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Voilà une adaptation de Pouchkine qui a résolument de la classe : un noir et blanc absolument divin au niveau des contrastes, une interprétation toute en finesse (d'Anton Walbrook à Edith Evans en passant par Yvonne Mitchell et la présence fugace mais inoubliable d'une certaine Pauline Tennant - un léger strabisme fracassant), quelques séquences terriblement efficaces et marquantes - en particulier sur la fin où Anton est littéralement "possédé" par ce démon du jeu et de la réussite -, une musique signée George Auric impeccable,... bref un grand moment de pur cinéma british. Notre héros, Suvorin, ingénieur dans l'armée sans fortune, est prêt à tout pour arriver à ses fins. Trouvant son "inspiration", en quelque sorte, dans la lecture, il va se faire un devoir de séduire une jeune femme, Lizaveta, pour s'approcher de la duègne qui s'occupe d'elle (un genre de Humbert Humbert inversé ce qui donne malgré tout Humbert Humbert): celle-ci détient un secret pour gagner aux cartes, secret qu'elle a acquis du temps de sa jeunesse en vendant littéralement son âme au diable. Totalement obsédé et enfiévré par son but, Suvorin incarne un véritable charmeur-joueur qui risque de finir sur le tapis...

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Belle séquence d'ouverture endiablée dans ce tripot où les soldats de l'armée russe turbinent à la vodka en jouant des fortunes à un jeu de cartes idiot. Au programme, chanson et danse locales tourbillonnantes effectuées par les bohémiennes locales pleines de charme... L'heure est à l'insouciance dans la joyeuse troupe, à l'exception de cette triste figure dans son ptit coin, Suvorin qui envie en silence ses camarades issus de l'aristocratie. Il se fait chambrer par l'une des figures du cercle avant de se barrer en catimini. Il surprend alors une conversation au sujet d'une Comtesse qui détiendrait le secret de ce jeu de cartes... Dans la foulée, il tombe par hasard dans une librairie toute décatie sur un livre qui conte les mésaventures de la Comtesse : petit flash-back "ouaté" où l'on découvre une magnifique créature (la Pauline) qui se fait spolier la thune de son mari par un amant. S'en suit une séquence franjuesque où la belle âme finit par la vendre - son âme, oui - pour obtenir le secret de ce jeu de carte en vogue. Elle a beau prier la Sainte-Vierge pour obtenir le pardon divin, cette dernière s'obscurcit magiquement lors d'une scène où l'ombre prend définitivement le pas sur la lumière. Suvorin, apprenant que la Comtesse est encore en vie, entreprend de séduire la jeune femme placée sous sa garde. C'est assez badin au départ mais l'enjeu va progressivement bouffer notre homme de l'intérieur.

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Suvorin sait se faire patient en restant planté des heures sous les fenêtres de la donzelle (magnifique travail sur les ombres et les lumières - et cette neige qui n'en finit point de tomber... - pour traduire ces interminables périodes de veillée) avant de décider de jouer le tout pour le tout. Il s'introduit en loucedé dans la baraque et va se faire aussi pressant et menaçant auprès de la duègne qu'un Benoît Poelvoorde en serial killer pour atteindre son but - le regard d'outre-tombe de la vieille est proprement sidérant... Il sera prêt à rentrer en communication avec les morts - hmmmmm - pour rentrer en possession de cette véritable "formule magique" du succès. Mais son esprit part, lui, en peau de chagrin... L'ambiance du film se fait de plus en plus oppressante jusqu'à la séquence finale où notre héros, qui n'est décidément plus lui-même, met sa vie sur le tapis. Mais qui veut trop de gain tombe dans le ravin, bien sûr. Une atmosphère quasi surréaliste et diablement mise en image pour traduire à quel point cette passion de la réussite a pris possession de son âme. Même si le film baisse un peu d'intensité en son milieu, la conclusion magistralement montée est époustouflante. Du grand cinéma anglais, absolument somptueux dans la forme. Scorsese, grand fan de l'oeuvre, ne s'y est po trompé, le bougre.   

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