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Film d'hommes entre eux, c'est le moins qu'on puisse dire, et le film n'a pas perdu au fil des années "son pouvoir de séduction". D'un côté les Japs avec leur code de l'honneur sacré - mieux vaut se faire hara-kiri que de tomber entre les mains ennemeis - et de l'autre les British - mieux vaut vivre en attendant de voir et puis d'abord avez-vous déjà lu la Convention de Genève ? Il est clair que ce camp de prisonniers à Java tenu par des Nippons encore sûrs de leur grandeur et de leur suprématie n'est pas vraiment le club Med... Le père Kitano, qu'on ne connaissait point encore comme réalisateur et encore moins comme amuseur, est diablement inquiétant dans ce rôle de Sergent Gendo Hara. Son supérieur, le Capitaine Yonoi, Ryûichi Sakamoto himself, a un sacré cheveu sur la langue, mais il est clair qu'on n'aurait guère envie de le lui dire en face. Un véritable clash culturel en huis-clos, oui, mais pas seulement puisque une pointe d'amitié est décelable entre le Sergent Hara et John Lawrence - Tom Conti, super fort en japonais - sans parler de la fascination qu'exerce le personnage de Jack Celliers incarné par le troublant et ultra charismatique David Bowie sur Yonoi. Dès le premier coup d'oeil que ce dernier pose sur la star, on sent une incroyable tension survenir en son for intérieur. Entre sadisme et attraction irrépressible, le film demeure constamment sur la corde raide et instaure une ambiance tendue comme un barbelé sur la prairie.

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Il faut reconnaître que le talent de chacun des acteurs contribue grandement au "charme" indéniable de ce film, où les montées de violence sont souvent terriblement oppressantes. De la scène d'ouverture où Hara intime l'ordre au gardien coréen, soupçonné d'avoir abusé d'un prisonnier hollandais, de se faire hara-kiri, à la séquence où Yonoi est à deux doigts de couper la tête au responsable anglais du camp, en passant par cette incroyable mise en scène de l'exécution de Jack - avant de finir par se retrouver enterré jusqu'au cou dans le sable -, la tension est constamment palpable et on se fait tout petit dans son fauteuil pour ne point se faire remarquer. Mais le film sait aussi alterner quelques "moments suspendus" assez extraordinaires, comme la fameuse scène où Kitano bourré au saké offre à John Lawrence un fabuleux cadeau de Noël, ou encore lorsque Bowie rompt les rangs des prisonniers pour aller faire péter la bise au Capitaine Yonoi devant ses troupes. Oshima parvient constamment à faire alterner le "chaud et le froid", rendant ces relations de haine teintées d'un "je ne sais quoi d'humanisme" absolument incroyable. Belle profondeur de ces personnages; Jack Celliers bénéficie en outre d'un éclairage sur son passé - j'avais totalement oublié ce flash-back -, une véritable parenthèse dans le récit permettant d'évoquer ses relations avec son petit frère. Ce personnage absolument indéchiffrable au premier coup d'oeil se voit ainsi nanti d'une réelle profondeur psychologique : ce côté "tête brûlée" n'est jamais que le résultat d'une culpabilité qui le hante et dont il va chercher à se défaire par cet acte bravache et suicidaire qui mettra Yonoi à genoux...

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Une superbe photo, un thème musical inoubliable et un film qui ne se semble pas avoir pris une ride. La fin, beaucoup plus apaisée avec un Tom Conti philosophe - "Nous sommes victimes de ceux qui pensent avoir raison, tout comme vous et Yonoi pensiez avoir raison" - donne une petite touche de fatalisme à l'oeuvre, et cet ultime gros plan sur le visage rondouillard de Kitano parvient là encore à donner une âme à ce personnage terrifiant au premier abord. De la bien belle ouvrage qu'il est bon de revoir plus de 25 ans plus tard. Fascinant Oshima, oui.

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