vlcsnap_2010_02_04_16h33m03s70On tombe comme ça au hasard sur de bien curieux objets : Suicide Club manie une poésie étrange, à cheval entre Lynch et Miike, avec lesquels il partage ce goût pour la déviance, le décrochage abstrait, les mondes parallèles. Bien qu'on soit dans un polar, on sent dès la première scène qu'il va s'agir de bien plus que de cela. Scène initiale formidable, d'ailleurs : heure de pointe dans le métro tokyoïte, la caméra cadre en plans très rapides les dizaines de voyageurs qui attendent le train ; parmi eux, un groupe de lycéennes en uniforme, légèrement trop joyeuses, filmées comme une entité étrangère ; on sent déjà l'inquiétude qui rôde ; le métro est annoncé ; 50 lycéennes se prennent la main en bordure du quai et sautent dans un bel ensemle sur les rails : les plans suivants seront faits de flots de sang qui envahissent littéralement l'écran, dans un délire gore complètement abstrait. OK, on est fixé : on va être dans ce que le cinéma japonais sait faire de plus excessif, chaque scène surenchérissant sur la précédente dans les effets.

vlcsnap_2010_02_04_23h28m09s43La première partie est ainsi presque "classique"  dans son déroulement : d'un côté une vague de suicides de masse incompréhensible, de l'autre un groupe de flics tentant d'en percer le mystère. Sion Sono cultive un goût certain pour le malsain, la déviance, tout en restant plus ou moins dans le cadre de son récit. Le film est plein de détails barrés, certes (ce rouleau de peau humaine qu'on retrouve sur les lieux des suicides, ces mises en scène sophistiquées, ces climax d'atmosphères presque déréalisés), mais on suit vaille que vaille les rebondissements d'une enquête menée de façon traditionnelle. On a droit à quelques sommets de suspense, c'est parfait.

Et puis peu à peu, on plonge dans l'aspect lynchien de la chose : la "logique" policière est remplacée par des décrochages abstraits, qui doivent beaucoup plus à la poésie (morbide) qu'au polar. Succession de scènes étranges, déconnectées a priori de l'enquête, multiplication des strates de récits et des personnages, vlcsnap_2010_02_04_23h55m39s160nombreux détails inexpliqués et qui le resteront, le tout sous la marque d'un groupe de Girls Band qui semble être à la tête de tout ça. On ne comprend plus rien, et c'est tout aussi bien que quand on comprenait. Comme le Lynch de Lost Highway, Sion ne refuse pas de placer des scènes dans son récit uniquement parce qu'elles sont intéressantes en terme de suspense ou d'étrangeté, et tant pis si elles nous plongent dans la perplexité : les coups de fil anonymes reçus par les flics, ces voix d'enfants bizarres, cette secte d'assassins gothiques, ou ce final pour le coup complètement twinpeaksien, tout ça nous perd complètement, mais apporte son lot de peur, de gêne, de malaise, et c'est parfait. A la fin du film, on se retrouve face à un grand Mystère, constitué autant de critique sociale très acerbe que de discours politique abscons, de motifs picturaux parfaitement malsains que de naïveté à la manga : il y a tout ça dans ce film très original, peut-être bancal par certains moments, peut-être trop excessif, trop riche, trop conceptuel, mais qui imprime la rétine d'une bien belle façon. Encore une nouvelle voix intéressante dans le cinéma nippon.