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Shnitaro Katsu, pour cet antépénultième opus de la série, se met lui-même en scène, et le résultat est tout simplement prodigieux, imposant l'épisode comme l'un des tout meilleurs de la série - n'ayons pas peur des mots. Esthétiquement tout d'abord, Katsu semble trouver le moyen de mettre en images les projections mentales de son héros aveugle... Certes c'est une gageure, même si on sait que l'ouïe de notre ami est plus fine qu'une lame de sabre : il multiplie les gros plans en jouant sur les flous - au premier ou en arrière-plan -, livre des cadres où souvent les personnages sont a demi cachés par des éléments du décors, parvenant ainsi, entre autres moyens (changement dans le rythme du montage, dans les angles de prises de vue...), à donner cette sensation permanente d'un monde difficile à cerner au "premier coup d'oeil" et qui s'éclaircit progressivement. Cette caméra scrute des détails à partir desquels le monde alentour prend forme peu à peu. Impressionnante, cette capacité à vouloir à innover, alors que la série touche pratiquement à son but. Dans le fond, on est dans un récit presque mizoguchien, puisque l'on plonge cette fois dans le monde glauque des geishas : enfin des héroïnes qui ont du poids, petite frustration jusqu'à maintenant dans cette série par rapport à celle des Baby-Cart. Zatoichi, après un coup du sort en ouverture du film (il donne une pièce à une vieille femme qu'il croise sur un pont et celle-ci en s'approchant de lui... passe dans un trou, oups), se fait un devoir (l'homme le plus taraudé par la mauvaise conscience et l'idée de justice...) d'aider la fille de la vieille. On suit également en parallèle l'histoire à l'esthétique kitanesque (des cadres magnifiques en bord de mer) contant les relations entre une jeune servante de bordel et son petit frère qui survit dans la rue. Et on a forcément droit, en sus, à notre lot de yakuzas corrompus jusqu'à l'os et revanchards, donnant à cet épisode une tonalité à la fois très originale sans se départir de sa base "classique". Un vrai tour de force.

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Blessure psychologique d'entrée de jeu pour notre Zato qui se rend responsable de ce drame qu'il veut réparer en rachetant la geisha. Blessure physique au final, pour boucler la boucle, avec notre Zato qui se fera littéralement harponner les deux mains et qui devra livrer un combat d'anthologie pour décimer ses adversaires (sans les mains c'est dur de manier le sabre, ouais). On n'est pas persuadé au départ que cette geisha (au double menton, voire au goître digne des héroïnes mizoguchiennes si je peux permettre...) qu'il libère du bordel est véritablement satisfaite et reconnaissante de cette aubaine. Elle va tenter malgré tout de se faire caressante envers son libérateur (première fois, ça marche po) qui finira par prouver qu'il est moins de bois que sa canne devant les charmes sensuels féminins... RAHHH, enfin... Même si, en plein coeur de "l'action", Zatoichi prouvera qu'il a toujours, heureusement, une oreille aux aguets. Car la séductrice est perfide. Mais Zato prendra toujours fait et cause pour elle, quoiqu'il advienne, rendant responsable de sa conduite ce monde d'hommes pourris jusqu'à la moelle. On assiste également à une excellente séquence rituelle de jeu de dés où notre héros aveugle se montre comme toujours plus finaud que ses couillons d'adversaires. Parmi les multiples ennemis du masseur, ce sont les éléments habituels (un groupe de jeunes gars po fute-futes, un samouraï vagabond tout de blanc vêtu qui ne pèsera pas lourd, un affreux chef yakuza avec une tache gorbatchevienne sur le front et ses hommes de main) mais là aussi Katsu trouve toujours une mise en scène originale (le combat sous les trombes d'eau avec l'homme en blanc) pour filmer ces combats saignants.

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On pourrait également souligner l'utilisation de cette magnifique partition musicale - le thème aux accents melodynelsoniens absolument fabuleux, le final cuivré morriconien... - tant tous les éléments artistiques de cet opus semblent ne pas avoir été laissés au hasard. Katsu semble privilégier l'émotion (la servante qui décide de disparaître "sous la mer" avec son petit frère, Zatoichi prêt à se sacrifier physiquement pour sauver une âme féminine, la geisha opportuniste qui finit par "revenir sur terre"...) à la causticité mais hisse la qualité de la série à des niveaux rarement atteints. Bref, une cuvée exceptionnelle (1972, ne m'en parlez pas...) qui prouve à quel point la série ne s'est jamais endormie sur ses lauriers. Gloire à Shintaro Katsu.