Du sud au nord, Roberto Rossellini remonte avec les Alliés la botte italienne pour nous montrer les terribles marques de la guerre mais aussi pour nous conter des histoires d'amitié, voire d'amour qui ne finissent pas forcément tragiquement - oui, parfois, aussi... C'est vivant comme pas deux, le Roberto mêlant avec art les langues comme les cultures et nous faisant vibrer sur des envolées violoneuses souvent déchirantes. Quelques images restent comme d'hab tellement fortes qu'on sent bien qu'on aura du mal à s'en défaire - un cadavre de femme sur des rochers, un gamin pleurant sa mère et son père - ces derniers gisant à ses pieds, un partisan mort dérivant sur le fleuve, un visage de femme apprenant la mort de son amoureux... Six épisodes composent donc cette oeuvre située chronologiquement entre Rome Ville ouverte et Allemagne Année zéro, six histoires qui marquent, chacune, pour des raisons souvent différentes.

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Les Ricains débarquent en Sicile et c'est immédiatement l'incompréhension qui prime entre ceux-ci et les gens du village reclus dans une église. Heureusement qu'un Américain a des origines italiennes pour pouvoir tenter un dialogue même si, là encore, la communication a un peu de mal à s'établir. Nos hommes emmènent avec eux une donzelle italienne pour les aider à reconnaître le terrain laissé miné par les Allemands. Notre Italienne, pas vraiment effarouchée mais soucieuse des siens qui se trouvent dans la zone et dont elle est sans nouvelle, reste auprès d'un Américain pendant que le reste de la troupe pousse plus loin son investigation. Un dialogue de sourds commence entre les deux êtres, même si peu à peu l'Italienne tente de faire un effort pour comprendre ce que raconte ce Ricain bavard et imprudent... Parce que les Allemands ne sont pas si loin et ne tardent point d'ailleurs à rappliquer après avoir blessé notre pauvre Ricain. Une amitié à peine naissante - mais tout va toujours plus vite en temps de guerre - et un geste désespéré de L'Italienne qui prend résolument fait et cause pour son libérateur d'une heure... Un vrai concentré de tragédie.

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Une seconde histoire un peu moins tendue, avec cette drôle d'amitié qui finit par se nouer entre un gamin des rues napolitaines, voleur comme un Rital (ça va, on plaisante - mais si, on plaisante, je vous dis) et un black Américain de la Police Militaire fêtard et revanchard. Un attelage plutôt incongru qui fonctionne à merveille, le Black à moitié rond se lançant dans des récits totalement incompréhensibles pour le gamin mais qui ont, malgré tout, le don de lui arracher un sourire vu la passion que met notre gars... Le bambino le met en garde contre le fait de dormir - il sait que, sinon, il va forcément lui chourer ses pompes - et notre Black... de s'endormir. Ils se recroiseront quelques jours plus tard, entre règlement de compte et ambiance pathétique. Belle énergie de cet acteur ricain qui fait la paire avec ce bambin aux yeux plus grands que le visage : beaucoup de mouvement dans la mise en scène, une pincée d'humour et un final qui coupe un bras.

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Troisième histoire, cette fois-ci à Rome. Les Américains ont débarqué en libérateurs sous les vivas de la foule et le sourire des jeunes femmes. Six mois plus tard, les jeunes femmes sont devenues des poules prêtes à tout pour survivre. Un Ricain bourré raconte son exaltation lors de son arrivée et son premier flirt à une poule italienne... qu'il ne reconnaît pas - ben ouais, c'est justement celle qu'il cherche depuis six mois partout, mais qui a bien changé... De la guerre - et de la libération - comme force corruptrice, ces femmes trouvant dans les bras des soldats la meilleure façon de survivre. Cela pourrait être un récit tout tristoune - bon cela l'est aussi - mais il y a tellement d'humanisme dans ce portrait de femme qui tente finalement de rattraper le temps passé (et perdu?) que l'histoire échappe à tout véritable portrait à charge... C'est la vita, si, si et encore un épisode qui, dans le registre sentimentalo-nostalgique cette fois, marque des points.

On est maintenant à Florence et la caméra de Rossellini se fait particulièrement virevoltante pour suivre la course d'une jeune femme et d'un homme dans la ville à moitié en ruine; les Allemands et les derniers fascistes ritals résistent encore dans certains quartiers et il est bien difficile pour nos deux personnages d'avoir des nouvelles des leurs. L'homme, le bras en écharpe, veut avoir des nouvelles de sa famille, la jeune femme cherche, elle, à savoir ce qu'il est advenu de son amant - surnommé "Lupo", le loup, un leader de la Résistance. Cette course inconsciente dans les rues désertes est réellement palpitante, les deux semblant prêts à tout - fermant les yeux pour ne pas voir le danger - pour être enfin proches des personnes aimées. Un final, dans un souffle, qui laisse sans voix, avec ce visage figé, plein de détresse...

Une cinquième partie dans un couvent sûrement moins passionnante, même si l'attitude de ces moines, austères mais peu justes, a de quoi faire grincer les dents. Un catholique des armées avec ses deux comparses vient visiter un monastère. Tout se passe pour le mieux jusqu'à ce que la nouvelle se répande : les deux comparses ne sont autres qu'un Luthérien et un Juif. Scandale chez nos moines qui font preuve d'une bassesse de vue peu ragoutante - d'ailleurs, ils jeûnent pour voir exaucer leurs prières... La guerre n'aura po vraiment permis à certains esprits de s'ouvrir. Tristes moines...

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Enfin, une dernière salve pour louer la bravoure et le martyr des résistants italiens et de leurs alliés américains. Dans les régions marécageuses de la plaine de Po, Italiens et Ricains coopèrent comme des frères, une entente pleine de vigueur et de pugnacité. Des canots flottant entre les roseaux magnifiquement filmés,... des images qui vont trancher avec le massacre, la nuit venue, de toute une maisonnée italienne par les Allemands. Le cri de ce gamin esseulé résonne encore le lendemain sur la plaine lorsque les Allemands débarquent en force et font prisonniers Ricains et Ritals... Des Allemands qui seront sans pitié à quelques mois de la fin de la guerre. Le générique tombe, on avale difficilement sa salive devant cet ultime récit terriblement tragique. Entre fiction et réalité, légèreté (de la caméra surtout mais aussi parfois du ton) et drame (un épisode sur deux se conclut par, au moins, une mort...), la caméra de Rossellini se fait à la fois scrutatrice (on est juste au lendemain de la guerre - on ne compte pas les regards-caméra) et révélatrice (à travers ces récits, on a l'impression de toucher souvent du doigt l'état d'esprit de toute cette époque bien particulière); notons aussi au passage le grand soin avec lequel le cinéaste dirige toujours ses différents acteurs. Un must dans le genre, sans aucun doute.