18414112_jpg_r_760_x_f_jpg_q_x_20050324_122609Voici une adorable petite comédie française, qui pourrait bien être ce que j'ai vu de plus drôle depuis bien longtemps. L'humour de Gentille se situe dans une contrée assez inexplorée, à cheval entre le surréalisme de Buñuel et les dialogues de Pierre Dac, tout en restant dans la sophistication cérébrale la plus fine. A chaque scène, on est ébahi par ce petit ton indicible qui fait tout le sel de la chose : on rit plus parce qu'on est surpris que pour un vrai gag ou une vraie réplique marrante. C'est de la comédie de situation en plein, et le moins qu'on puisse dire, c'est que l'imagination de Fillières ne connaît pas de limite pour ce qui est de l'invention de situations.

Rien que d'innocent pourtant dans ce film qui porte bien son nom : c'est a priori inconséquent, mignon, sans enjeu. C'est le portrait d'une femme un peu décalée, médecin en même temps que patiente, et de ses promenades parisiennes, ses rencontres, ses petites bourdes quotidiennes. C'est aussi le portrait d'un couple, celui que Emmanuelle Devos forme avec Bruno Todeschini, duo impeccable de complicité. Ce couple est "en construction", disons, lui voulant à tout prix se marier, elle trop occupée à vivre sa vie barrée pour 18414110_jpg_r_760_x_f_jpg_q_x_20050324_122539s'y pencher vraiment. Tout l'enjeu de la trame, c'est ça : comment ces deux-là vont finir par se rendre à l'évidence de leur amour. C'est alors à quelque chose de plus profond que touche Fillières : l'âme-soeur, la rencontre, la maturité qui consiste à se rendre compte qu'on est heureux là où on est. Vont se présenter à Fontaine Leglou (c'est le nom du personnage...) des tas de possibilités de vie : serait-elle heureuse avec cet homme rencontré par hasard ? ou avec cet étrange malade qui est son parfait double (Lambert Wilson, dans son meilleur rôle) ? Chaque scène amène un nouveau jeu, une nouvelle piste. Mais c'est pour mieux faire en sorte que Fontaine "re-rencontre" son amoureux à elle, Michel Strogoff (oui, c'est le nom du personnage, qui donne lieu à une des plus grandes répliques de ce siècle : "Mr Strogoff, j'ai beaucoup entendu parler de vous"). C'est joli comme tout, cette croyance naïve dans l'amour total, et la dernière séquence est un vrai bonheur dans ce qu'elle dévoile d'optimisme amoureux.

Comment décrire la dentelle de ce qui se joue dans ce film ? On dirait que chaque scène est "inutile", qu'on pourrait la retirer du film ou la changer de place sans problème. Le sujet ne s'énonce pas clairement, se dévoile par petites scènes drolatiques et absurdes. Mais c'est justement ce qui fait le talent de la chose : on 18414111_jpg_r_760_x_f_jpg_q_x_20050324_122556se laisse entraîner dans ces errances, dans cette suite de vignettes séparées les unes des autres, avec un bonheur rare : c'est que Fillières excelle pour écrire LA petite ligne de dialogue hilarante, pour faire sortir de ses acteurs (tous extraordinaires) LA petite expression poilante. Ça va très loin dans l'imagination, entre minuscules motifs quotidiens (la rencontre entre deux personnes qui ne se connaissent pas mais croient se reconnaître) et délires surréalistes (le Destin qui vient visiter Fontaine... et qui ne fait rien d'autre que demander un sandwich). Chaque idée est exploitée jusqu'au bout (ma préférence pour une bonne minute entière où un gars tire comme un malade sur une clope, au bord de l'extase, puis soupire "Merde, je re-fume"), et toutes les idées sont bonnes à prendre : si un acteur fourche sur un mot ("j'ai vu un café" au lieu de "j'ai bu un café"), ça tient deux minutes de film, juste parce que c'est rigolo. C'est indéfinissable, que voulez-vous, un imaginaire complètement original et sans référence possible. En tout cas, un film qui ne cesse pas de surprendre, charmant, enchanteur, et plus profond qu'il n'y paraît. Eminemment français, en plus, messieurs-dames. (Gols 01/02/10)


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Il n'est pas faux de dire que Gentille repose sur presque rien, sur des situations légèrement décalées ou simplement loufoques, sur des nuances... Je cherchais le mot ce matin sur mon scooter sous le soleil : des nuances, c'est ça. Emmanuelle Devos est la reine des nuances dans les intonations (ce qui fait d'ailleurs qu'elle est proprement géniale dans Sur mes Lèvres) et elle est capable de rendre n'importe quelle phrase drôle, surprenante, en jouant sur la modulation d'une simple syllabe - la dernière bien souvent. Comme Lonsdale est également un maître es-diction, lorsque ces deux-là se rencontrent, cela fait forcément des étincelles (le délire sur le Costa Rica de Lonsdale qui a en fait joué au clodo de base pendant deux ans dans les rues de Paris : son grand secret... que tout le monde connaît). Pour le reste je suis mon camarade : c'est une histoire d'amour qui ose à peine s'avouer, tant Devos s'amuse à ne pas vouloir être prête, doute, teste, aime à se perdre, à tenter, au grand dam d'un Todeschini qui joue les faire-valoir. Lambert Wilson fait en effet des merveilles dans ce rôle de doux rêveur lunaire qui perd un peu les pédales. Enfin, pour rebondir sur "l'éminemment français" de l'ami Gols, c'est exactement cela : du french humour constamment sur la corde raide, qui repose sur de micro-gags, des malentendus bêtas, des coïncidences infimes (deux personnes qui parlent en même temps, une infirmière qui prend le docteur pour un malade (les frontières sont finalement minces entre les deux), une dîner de corvée chez les parents... qui était en fait prévu le lendemain, une personne qui s'énerve contre quelqu'un qui la suit alors que l'autre allait tranquillement son chemin...). Il y a certes des petits creux mais comme dans toute bonne partition qui joue autant des silences que des notes plus gaies. Gentille Sophie.  (Shang 06/04/17)

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