Shirin d'Abas Kiarostami - 2009
Première vraie déception pour ma part dans l'oeuvre d'Abbas : malgré tout l'intérêt du concept, Shirin est raté dans sa réalisation, mettant à jour une sorte d'échec dans la recherche incessante de Kiarostami depuis quelques années : effacer tout ce qui est inutile dans un film. Ca a commencé avec la disparition (supposée) du metteur en scène, puis celle (utopique) de la trame ; aujourd'hui il tente la disparition du film lui-même. Le principe : on entend la bande-son d'un mélodrame épique, mais jamais on n'en verra une image ; la caméra ne va filmer que les spectatrices du film, en plans fixes sur leurs visages, scrutant leurs émotions, leurs façons de regarder. Ce qui semble intéresser AK ici, c'est le peuple, le public : peu importe ce qu'on regarde, l'important c'est : qui regarde ? Le film "supposé" finit par être une sorte d'utopie située entre nous et ces spectatrices-miroir : on regarde des femmes regarder un film, et celui-ci devient un évènement abstrait. Belle impression de partager concrètement l'expérience du film avec ces gens qu'on voit à l'écran. Beau projet, donc, presque politique même si on se souvient de l'origine du film (l'Iran) : on regarde des femmes, rien que des femmes (ou presque, mais les hommes sont relégués à l'arrière-plan), dans un pays où on les regarde si peu.
Beau projet, mais qui se heurte à de vrais problèmes de traitement : 1/ ce ne sont pas des vraies spectatrices qu'on voit à l'écran, mais des comédiennes. Les émotions sont jouées (parfois sur-jouées d'ailleurs), et même le fameux film qu'elles sont censées regarder n'existe pas, on l'apprend au générique. Voilà qui gâche l'essentiel du projet : on s'en fout, de voir des actrices jouer des émotions, alors que c'est justement l'émotion qui est au centre du concept. En gros, on a l'impression d'être un pigeon dans le dispositif de Kiarostami : on essaye de nous faire voir les émotions d'une centaine de femmes assistant à un spectacle, et d'ainsi nous faire partager leurs émotions. Mais la balance n'est pas équilibrée : celles qu'on voit simulent l'émotion, le son qu'on entend ne correspond pas à un vrai film : on est floué, et un peu énervé de voir que la vérité n'est que de notre côté. Où est passée la brillante "fausse objectivité" de Five, qui filmait le monde réel en cachant complètement les artifices de cinéma mis en place par Kiaro ? Ici, comme dirait Welles, "all is fake".
2/ le regard de Kiaro sur les femmes sent la ringardise à plein nez. Dans les premières minutes, on admire cette magnifique lumière qui idéalise les visages, cette rigueur des cadres qui leur donne une aura mystique. Puis on se rend compte que toutes les comédiennes choisies sont belles, ce qui est gênant. Si AK veut rendre compte d'un état de la société d'aujourd'hui, il doit avoir l'honnêteté de choisir des gens "normaux", pas des déesses. D'autre part, on s'aperçoit à la longue que ces femmes sont condamnées à quelques expressions seulement : les larmes, la surprise, le demi-sourire... En gros, une femme, pour Kiarostami, est une petite chose fragile qui pleure 45 fois par film, se cache les yeux quand il y a de la bagarre, et prend un visage de madone le reste du temps. Finalement, la question vient : pourquoi uniquement des femmes ? Comment s'est fait le casting ? Et surtout quelle est la finalité de ce monde du spectateur idéal que tente de nous transmettre Shirin ? On est gênés de le reconnaître, mais ça sent la malhonnêteté, et le concept de base échappe à son réalisateur : d'une déclaration d'amour au cinéma à travers ses spectateurs, on a glissé vers une mise en scène manipulatrice, un portrait féminin douteux et un style artificiel. En tant qu'idôlatre de Kiaro, vous m'en voyez désolé, mais il faut aussi savoir le dire : voilà un mauvais film du maître.
Commentaires sur Shirin d'Abas Kiarostami - 2009
- Quelle absence de concept ?Ah , il me semble que c'est bien là le projet du film, non ? Filmer les spectateurs en lieu et place du film projeté, je ne vois pas ce que ça peut vouloir dire, à part : ce sont les spectateurs qui "font" le cinéma, plus encore que l'oeuvre. D'où ma conviction que c'est une déclaration d'amour au public... Nostalgique, non, je ne pense pas en effet, le film n'a rien de passéiste.

Quant à l'hymne à la femme, là aussi je suis d'accord avec moi-même : ces sublimes portraits déifiant le visage féminin dans toutes ses nuances, quand même... Que Kiarostami n'ait jamais "dit" qu'il entendait réaliser ce concept-là n'empêche pas qu'il y soit, selon moi bien sûr.
Kiarostami est depuis quelques films (disons depuis Ten) un cinéaste du concept, non ? Ses films ressemblent de plus en plus à des installations plastiques (voir Five et son expo récente à Paris), et Shirin me semble être complètement dans cet élan-là : cérébral et expérimental, tout en restant toujours du côté de l'émotion, on est d'accord. On est loin de ses films du début. - On est, me semble-t-il, moins loin de ses films du début (les films à dispositifs éducatifs, "Moi aussi je peux", "Deux solutions pour un problème" ou, encore, par exemple, "Cas numéro un, cas numéro deux") que de ses films ... du milieu (!), disons, pour simplifier grossièrement, de "Et la vie continue" à "Le vent nous emportera".

Je le dirai mal parce que trop vite, mais, plus je vois ce qu'il fait, plus il me semble évident que Kiarostami n'a jamais oeuvré en usant de concepts.
Sa démarche est FORMALISTE, l'a toujours été, bien avant le virage numérique. Hyperformaliste même, pourrait-on dire.
Mais d'un formalisme rien moins qu'idéaliste.
(On est peut-être d'accord sur le fond, cher Gols, et, comme le plus souvent, il y a peut-être malentendu sur le sens qu'on donne aux mots qu'on emploie.)
Je refuse "concept" rapporté à Kiarostami, comme étranger à ce que je vois de ce qu'il fait.
Mais "formaliste", comme on parle de "formes" en poésie, sonnet, haïku, contraintes et règles, règles, cadres, règles, règles, règles.
Mais la forme réglée ne (pré)dit rien de ce qui va s'y montrer, s'y dire, s'y dévoiler... Mêmes règles, strictement observées, pour tel sonnet de Ronsard, tel de Scève, tel de Banville, tel de Mallarmé... Quant au sens, quant au degré de beauté, quant au degré d'émotion, ...
Vous voyez ce que j'essaie de dire?
Le concept dicte à l'oeuvre, lui préexiste et lui commande. Avec lui, tout est donné par avance.
Conceptuel, le travail de Kiarostami? J'en serais surpris, et bien déçu.
T.B. - Mmmm, oui, on parle peut-être finalement des mêmes choses, vous avez raison. Tout à fait juste, aussi, de dire que Shirin n'est pas éloigné des courts-métrages du début. En fait, je voulais juste dire qu'il est différent de ceux que vous appelez les films du milieu.

Mais, je maintiens quand même, histoire d'enfoncer le clou, qu'il y a beaucoup de "concept" dans Shirin : oui, il y a un cahier des charges originel, qui fige un peu d'ailleurs le film, qui "préexiste à l'oeuvre et la détermine". En gros, filmer le public au lieu du film pour faire un éloge du public... Brrr, moi aussi je m'exprime mal, diable.
Mais enfin, bon, on semble d'accord, cher T.B., et je suis par ailleurs ravi de rencontrer sur ce blog un vrai connaisseur du grand Kiarostami. - L'IDEE ET L'INTELLIGENCECher Gols,

Je cite Truffaut, qui citait Proust dans les Cahiers du cinéma de juillet 1958:
"Moi, l'idée que je me fais de l'intelligence des gens change quelquefois, mais je sais bien que c'est mon idée qui change et non leur intelligence."
Regardez voir ce que ça fait quand on s'amuse à retourner ça en pensant au mystère Kiarostami:
"Moi, l'intelligence que j'ai de l'idée de Kiarostami change quelquefois, mais je sais bien que c'est mon intelligence qui change et non son idée."
Bien cordialement,
T. B. - A SUIVRE, PEUT-ETREQuand je l'aurai revu, et quand j'aurai vérifié la fiabilité d'un souvenir (de lecture), je tenterai, sinon d'avancer quelques hypothèses, du moins de dégager quelques pistes pour considérer SHIRIN d'un autre oeil, d'un oeil moins prévenu.

Je ne promets rien, cher Gols, mais, si je parviens à en écrire quelque chose de clair et d'un tant soit peu intéressant, je vous l'enverrai.
J'ai déjà le titre, joli comme tout, intriguant à souhait, faussement saugrenu, ce n'est pas rien:
"Sophia Loren, copies conformes"
A bientôt donc, comme je l'espère.
T. B.






















Shangols, 31 janvier 2010.
Où, dites-moi, quand Kiarostami a-t-il dit, écrit qu'il entendait faire, avec SHIRIN, "une déclaration d'amour au cinéma à travers ses spectateurs"? Quand, où a-t-il défini ou explicité (ce qui serait inhabituel de sa part, et nouveau, tant il maîtrise, à l'égal de Welles, l'art de tenir des propos déceptifs)un quelconque "concept de base", celui que vous avancez, ou un autre?
Non, je ne sais pas ce que Kiarostami a tenté là, mais je vois bien que ce n'est pas du tout un hommage nostalgique au cinéma, pas plus qu'un hymne à la femme.
On verra bien, cherchons toujours.
Cordialement,
T.B.