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Première vraie déception pour ma part dans l'oeuvre d'Abbas : malgré tout l'intérêt du concept, Shirin est raté dans sa réalisation, mettant à jour une sorte d'échec dans la recherche incessante de Kiarostami depuis quelques années : effacer tout ce qui est inutile dans un film. Ca a commencé avec la disparition (supposée) du metteur en scène, puis celle (utopique) de la trame ; aujourd'hui il tente la disparition du film lui-même. Le principe : on entend la bande-son d'un mélodrame épique, mais jamais on n'en verra une image ; la caméra ne va filmer que les spectatrices du film, en plans fixes sur leurs visages, scrutant leurs émotions, leurs façons de regarder. Ce qui semble intéresser AK ici, c'est le peuple, le public : peu importe ce qu'on regarde, l'important c'est : qui regarde ? Le film "supposé" finit par être une sorte d'utopie située entre nous et ces spectatrices-miroir : on regarde des femmes regarder un film, et celui-ci devient un évènement abstrait. Belle impression de partager concrètement l'expérience du film avec ces gens qu'on voit à l'écran. Beau projet, donc, presque politique même si on se souvient de l'origine du film (l'Iran) : on regarde des femmes, rien que des femmes (ou presque, mais les hommes sont relégués à l'arrière-plan), dans un pays où on les regarde si peu.

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Beau projet, mais qui se heurte à de vrais problèmes de traitement : 1/ ce ne sont pas des vraies spectatrices qu'on voit à l'écran, mais des comédiennes. Les émotions sont jouées (parfois sur-jouées d'ailleurs), et même le fameux film qu'elles sont censées regarder n'existe pas, on l'apprend au générique. Voilà qui gâche l'essentiel du projet : on s'en fout, de voir des actrices jouer des émotions, alors que c'est justement l'émotion qui est au centre du concept. En gros, on a l'impression d'être un pigeon dans le dispositif de Kiarostami : on essaye de nous faire voir les émotions d'une centaine de femmes assistant à un spectacle, et d'ainsi nous faire partager leurs émotions. Mais la balance n'est pas équilibrée : celles qu'on voit simulent l'émotion, le son qu'on entend ne correspond pas à un vrai film : on est floué, et un peu énervé de voir que la vérité n'est que de notre côté. Où est passée la brillante "fausse objectivité" de Five, qui filmait le monde réel en cachant complètement les artifices de cinéma mis en place par Kiaro ? Ici, comme dirait Welles, "all is fake".

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2/ le regard de Kiaro sur les femmes sent la ringardise à plein nez. Dans les premières minutes, on admire cette magnifique lumière qui idéalise les visages, cette rigueur des cadres qui leur donne une aura mystique. Puis on se rend compte que toutes les comédiennes choisies sont belles, ce qui est gênant. Si AK veut rendre compte d'un état de la société d'aujourd'hui, il doit avoir l'honnêteté de choisir des gens "normaux", pas des déesses. D'autre part, on s'aperçoit à la longue que ces femmes sont condamnées à quelques expressions seulement : les larmes, la surprise, le demi-sourire... En gros, une femme, pour Kiarostami, est une petite chose fragile qui pleure 45 fois par film, se cache les yeux quand il y a de la bagarre, et prend un visage de madone le reste du temps. Finalement, la question vient : pourquoi uniquement des femmes ? Comment s'est fait le casting ? Et surtout quelle est la finalité de ce monde du spectateur idéal que tente de nous transmettre Shirin ? On est gênés de le reconnaître, mais ça sent la malhonnêteté, et le concept de base échappe à son réalisateur : d'une déclaration d'amour au cinéma à travers ses spectateurs, on a glissé vers une mise en scène manipulatrice, un portrait féminin douteux et un style artificiel. En tant qu'idôlatre de Kiaro, vous m'en voyez désolé, mais il faut aussi savoir le dire : voilà un mauvais film du maître.

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