vlcsnap_2010_01_28_20h13m18s162La mort du vieux maître incite à revoir un peu ces bons vieux classiques qui nous étaient demeurés opaques du temps de notre jeunesse folle. Je suis pas loin de penser que Rohmer ne s'apprécie que vers la quarantaine. C'est en tout cas l'effet que m'a fait Les Nuits de la pleine Lune, petit trésor que j'avais traité avec dédain par le passé.

C'est du Rohmer à 100% : un éternel marivaudage entre futilité et profondeur, qui nous montre une poignée de jeunes gens face aux difficultés de l'amour. Ils s'aiment mais ne se désirent pas, ou se désirent mais ne s'aiment pas, ou se désirent et s'aiment mais aiment aussi un autre, ou se désirent, s'aiment, n'aiment qu'un seul mais fantasment sur la solitude. Inconstance de la jeunesse folle des années 80, que Rohmer filme comme un roman sentimental du début du siècle, avec ce que ça comporte de romantisme, de préciosité et de léger ridicule. Avec comme proverbe d'ouverture : "Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd la raison", on sait que tout ne sera pas rose, et ça se vérifie. mais l'immense talent du film, c'est cette pudeur, cette profonde timidité cachée sous des tonnes de mots, des mots qui eux-mêmes sont des leurres pour dissimuler le vrai mystère de l'amour : le corps et ses codes.

vlcsnap_2010_01_28_20h27m19s129Entre les longues scènes finement dialoguées prennent place quelques séquences de danse absolument parfaites (Elli & Jacno à la musique, idéal pour ces années-là), où on se tait enfin, on se regarde, on communique vraiment. La caméra s'attarde sur ces jambes qui se croisent, ces visages qui s'approchent, et ces scènes finissent par en dire beaucoup plus que les dialogues. Pourtant, ceux-ci sont d'une précision diabolique, qu'ils nomment un chat par son prénom ou qu'ils fassent d'infinis détours vers la banalité. Chez Rohmer, on parle énormément, de choses et d'autres, et surtout d'autres. Les mots frappent, font mal, manipulent les sentiments, tendent des filets (tiens, un des personnages est champion de tennis), sont un jeu de l'esprit dangereux et redoutable.

A ce numéro, Luchini est génial, inventant sous nos yeux son système tout en restant d'une sincérité désarmante ; plus artificielle, Pascale Ogier n'en est pas moins parfaite, dans son combat contre la parole justement : elle voudrait que le monde soit simple, que les mots consolent, que sa vie soit facile à vivre, mais elle se heurte à ces dialogues toujours tranchants, toujours trop explicatifs, et finit par constater son échec ; Tchéky Kario est extraordinaire également dans son appétit jamais assouvi d'explications, faisant vlcsnap_2010_01_28_22h40m25s110tourner ses paroles sur elles-mêmes jusqu'au non-sens. C'est presque plus une analyse littéraire qu'une analyse cinématographique qu'il faudrait faire sur ce film, tant le Verbe occupe la place principale du scénario, dans toutes ses tendances et toutes ses arcanes.

Marivaudage, certes, parfois même à la limite du vaudeville bourgeois ; mais aussi tragédie, mélancolie poignante, comédie enlevée. J'appuie ici même la proposition de mon camarade de lancer une "odyssée rohmerienne". A suivre, donc...

L'odyssée rhomérique est