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Afriques : Comment ça va avec la douleur ?, c'est Profils Paysans sans les paysans. Même technique de filmage, même approche à petits pas du sujet, et au final même sentiment poignant d'assister à un monde qui disparaît loin des yeux de l'occident. Ce n'est pas la première fois que Depardon part en Afrique ; mais c'est la première fois qu'il décide de l'aborder ainsi, par le "temps perdu" pour ainsi dire : il décide de se promener, et de saisir au vol des images, toutes les images, afin de dresser un état des lieux des douleurs en Afrique. Et douleur il y a, entre guerres civiles, famines, maladies et abandon total. Pourtant, jamais le film ne cèdera à la tentation facile de l'image-choc ; pas de petits enfants au ventre ballonné, pas de cadavres dans les rues rwandaises. La voix off de Depardon l'explique bien : la grande crainte, c'est de faire du sensationnel. Le film est donc une longue errance constituée d'images fortes et d'autres complètement calmes, contemplatives.

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Cette volonté finit par faire de ce film un exemple d'honnêteté et de pudeur. Les mots de Depardon (je suis fan de son accent rural, de ses construction de phrases hésitantes, de cette façon qu'il a de bouffer la moitié des mots ("La Miterranée") et de murmurer son texte avec une grande timidité) sont souvent très mélancoliques, très auto-critiques ; mais les images sont d'une droiture impressionnante. Une vingtaine de panoramiques droite-gauche à 360° nous re-situent lentement l'espace, ou quelques travellings avant nous immergent doucement dans un pays, un paysage ; puis ce sont des cadres fixes, en plan-séquence souvent, qui nous montrent des visages, des paroles incompréhensibles, des hommes et des femmes qui souffrent, mais souffrent en silence. Depardon sait bien que la douleur africaine est immontrable, la pudeur des habitants et leur timidité ne laisseront jamais éclater les choses. Aussi, comme dans Profils Paysans, le film est un constat d'échec : il y a un mystère, humain, que le cinéma est inapte à capter. Très vite, Depardon se rend compte qu'il est en trop dans ce monde, qu'il est bien plus gêneur que bienvenu face à ces drames ordinaires. Et la grande beauté de la chose, c'est que, comprenant cela, le cinéaste se met à part, dans la solitude de son monde intérieur, de ses souvenirs, se contentant de regarder un pays sans tenter de s'y immiscer.

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Pour évoquer la guerre au Rwanda, par exemple, Depardon pose sa caméra dans sa chambre d'hôtel, et se livre à un de ces récurrents panoramiques, comme pour prouver que ce qui se déroule là-bas est infilmable, et qu'il vaut mieux le concrétiser dans son esprit que par des images horribles prises sur place. Quand il viendra réellement au Rwanda, après les conflits, ce sera pour filmer ces 5000 prisonniers accusés de génocide et enfermés, souvent arbitrairement, dans des camps : sublimes plans, dans lesquels le gars se balade au milieu de la foule caméra à l'épaule, et capte ces regards hostiles, violents, rancuniers. C'est l'archétype de ce film: un homme blanc, plein de bonnes intentions, qui pense pouvoir rendre compte d'un état du monde par sa caméra, et qui se heurte au silence, à la différence. Après ce long périple, Depardon retournera pour le dernier plan dans la ferme familiale de Saône-et-Loire, comme un repli définitif vers son monde à lui.

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Malgré cette "incapacité à filmer", Afriques : Comment ça va avec la douleur ? est souvent sublime, touchant au détour de nombreux plans à une vérité extraordinaire : des visages, surtout, des postures de corps, rendus magnifiques par le sens du cadrage immédiat du bonhomme. C'est un enterrement filmé uniquement par les regards jetés sur les cadavres hors-champ ; c'est une petite fille au visage envahi par les mouches, et qui répond par monosyllabes aux questions enjouées du cinéaste ; c'est la joie d'un enfant à qui il offre une petite voiture ; c'est l'engueulade incompréhensible d'une femme... Jusqu'à cette scène incroyable sur la fin : le gars filme une rue du Caire en plan fixe, longtemps, et tout à coup un enfant fait une petite blague à un policier en faction au fond de l'écran (hop, il lui ouvre la porte de sa guérite, et s'enfuit à toute vitesse) : rien que pour ces moments-là, cette façon d'attraper au vol un sentiment, une émotion, même très fugaces, mais de laisser tout de même tous les autres plans "neutres" pris au hasard, ce film est un des plus grands de Depardon. Le patron, définitivement.