19069130_w434_h_q80S'il y en a un qui ne déçoit jamais, c'est bien Benoît Jacquot. Je suis conscient que, mal luné, j'aurais detesté Villa Amalia, mais là mon petit coeur avait envie de bondir, et je ressors enthousiasmé par ce film délicat et fragile comme un petit papillon des prés. Ce n'est qu'une succession de séquences qui ne tiennent à rien du tout, un petit geste, une ligne de dialogue, un rayon de soleil, un petit mouvement de caméra qui ouvre un paysage ; mais quand on aditionne ces minuscules moments de magie, ces vignettes infimes, on obtient un grand moment de poésie intime, qui donne envie d'être amoureux, de prendre sa valise, de regarder autrement la vie.

Jacquot n'est pas connu pour ses bavardages ; en plus, c'est une adaptation de Quignard, pas le plus expansif des écrivains. C'est dire si Villa Amalia repose sur de la dentelle. Le sujet est d'ailleurs infime : une musicienne célèbre décide subitemet de "dire non", de tout plaquer, mari, carrière, appartement, amis, pour partir. Où ? Elle ne sait pas et s'en fout. Elle part, et efface 3323215484_f93abbdc11derrière elle toute trace de sa vie. Par petites touches qui évoquent plus la peinture et la musique que le cinéma, Jacquot dessine doucement et amoureusement cette vie en train de basculer, sans pathos, sans solennité, montrant les choses comme elles sont. Si symboles il y a (et ils sont nombreux pour approfondir par la bande le portrait de l'héroïne, depuis la mère muette à ces paysages de montagnes enneigés), ils sont amenés sans esbroufe, sobrement, avec la profonde conviction que le public les comprendra sans qu'on ait besoin de les souligner, et que même s'il ne les comprend pas, le mystère fait partie aussi des belles choses. C'est magique, tout simplement, de voir comment le film tient sur ces scènes courtes qui ne disent rien de plus que ce qu'elles disent, qui ne développent pas une histoire à rallonge mais montrent simplement les agissements d'une femme qui quitte le monde pour mieux le retrouver. La partie la plus belle dans ce sens est la centrale, celle de la fuite concrète d'Anna : une suite de séquences muettes montées très serrées, dans lesquelles elle se défait petit à petit de tout, pour finir dans une maison paradisiaque et loin de tout.

19043870_w434_h_q80Ca devient un lieu commun, mais Huppert est sublime. La précision qu'elle confère à chacun de ses gestes, sa façon de prononcer le (magnifique) dialogue de Quignard sans crânerie, l'absence totale de poses, la profonde vérité qu'elle arrive à atteindre même dans les actes les plus banals, tout ça fait l'essentiel du film, et c'est un plaisir sans limite de voir cette actrice travailler au millimètre ce personnage opaque et attachant. L'autre grande idée, c'est de lui associer Jean-Hugues Anglade, l'acteur revenu de tout et qui trouve dans ce petit personnage une émotion bouleversante. Leurs scènes du tout début sont sidérantes, une entente immédiate qui éclate à l'écran et dopée par une situation parfaite. Avec eux, les dialogues prennent une beauté totale, et Jacquot le comprend bien, qui coupe systématiquement une demi-seconde après la fin de chaque dialogue, comme s'il se suffisait à lui-même et qu'il n'était pas la peine de lui adjoindre une quelconque prolongation. A chaque scène, on a peur que tout s'effondre, que la magie envoûtante se casse la gueule. A une exception près (la scène avec le père qui m'a semblée en trop), ça tient merveilleusement jusqu'au bout. On ressort tout chafouin de cette petite chose, emporté par la musique infiniment douce imposée par la mise en scène, et emballé par cette histoire. Respect total.  (Gols 31/05/09)


Ah ben oui, en effet, comme quoi j'ai vraiment la mémoire qui flanche, le commentaire du gars Gols était tout à fait positif. Qui plus est, il me coupe un peu l'herbe sous le pied, n'ayant guère de choses maintenant à ajouter. Huppert semble squatter dans le cinéma français la plupart des rôles dérivés d'adaptation littéraire et faut reconnaître qu'elle tient la route. Terriblement expressive lorsqu'elle se retrouve toute seule pendant ce long "tunnel" quasiment sans dialogue dans le film, elle parvient parfaitement à transmettre l'état d'esprit de cette héroïne entre deux âges, entre deux eaux - l'Atlantique et la Méditerrannée -, entre deux airs - de musique -, entre deux terres - la France et l'Italie -, entre feu son mari et flamme amoureuse ravivée par cette bouillonnante créature italienne. Elle lui donne corps en jouant toujours à fleur de peau - magnifique cette envolée face à Amalia, la vieille Italienne, en haussant subitement la voix pour se mettre à sa "hauteur". Voulant conserver l'esprit de surprise, je n'avais pas jeté un coup d'oeil au reste de la distribution, et la présence d'Anglade dès le départ m'a mis la banane. Que dire de ce type toujours absolument fabuleux, on a beau avoir l'impression de le connaître par coeur - je suis un grand fan, j'avoue -, il parvient toujours à surprendre à chacune de ses compositions. Il s'impose dès la première syllabe prononcée dans le rôle de cet ami-bouée de secours sorti "miraculeusement" de la nuit, véritable ange gardien d'Ann tout en ayant une personnalité propre. Immense acteur - du timbre de la voie au charisme - totalement sous-employé dans le cinoche hexagonal, mais ça doit bien faire douze fois que je le répète. Xavier Beauvois en mari mis sur la touche qui se mord les doigts des deux mains tient également impeccablement son rang sans avoir beaucoup de scène pour s'imposer.

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Ce qui force le respect dans cette adaptation littéraire loin d'être évidente, c'est la façon avec laquelle Jacquot a réussi à rester fidèle au "style" de Quignard - sans avoir besoin de voix-off  - en trouvant simplement un équivalent cinématographique : le montage est absolument incroyable et parvient parfaitement à donner le change, au niveau du rythme, à la narration de Quignard. Le personnage interprété par Huppert peut sembler parfois sans affect - Jacquot ne cherche d'ailleurs jamais, visiblement, à "développer" trop longuement une séquence (et oblitére totalement la relation qu'a Ann, dans le roman, avec un autre amant et sa petite fille) - mais ce serait oublier la relation particulière et inaltérable que son héroïne conserve avec la musique. Même si à partir de son escapade en Italie, Jacquot ne nous montre guère Ann jouant du piano, la bande musicale et la bande sonore magnifiquement travaillée viennent constamment nous rappeler à quel point son monde demeure avant tout celui des sons - c'est en restant sensible, ouvert à ceux-ci notamment qu'elle peut espérer reconstruire son monde intérieur.

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C'est vrai qu'il est peut-être plus facile, juste après avoir lu le roman, de se plonger totalement dans ce film qui semble prolonger de façon très "juste" les notes de cet ouvrage - c'est là forcément toute la gageure du cinoche qui ne dispose que de quatre-vingt dix minutes pour tenter de donner une profondeur aux différents personnages - lapalissade, me direz-vous, mais rares sont ceux à y parvenir avec un tel brio. Le pari est donc parfaitement réussi, sans jamais dénaturer l'atmosphère du roman : un vrai film d'auteur au service d'un autre.  (Shang 12/01/10)