vlcsnap_2010_01_11_20h30m43s243Mon camarade notait récemment (avec Tirador), que l'utilisation de la caméra à l'épaule, chez Mendoza, équivalait à un tour dans un grand-8. Eh bien ça ne se calme pas avec Serbis : le film est constamment sous tension, épileptique et chien-fou comme c'est pas permis. C'est vrai que c'est éprouvant, cette façon de coller aux basques du moindre détail, de suivre tous les personnages coûte que coûte, quitte à traiter la technique par-dessus la jambe. Quand Mendoza commence un plan, on ne sait jamais comment il va le finir, dans quelle position, sur quel motif, à quel moment. Fatiguant, mais en même temps tout à fait justifié dans ce film qui fait de l'énergie humaine la sève de son sujet : difficile de filmer calmement dans cette atmosphère démente, et du coup on adhère complètement à la mise en scène, malgré la migraine carabinée qui vous prend dès les premières minutes.

2008_serbis_003Ce filmage énergique à l'épaule est au service de ce qui nous est montré : un cinéma porno philippin, en déréliction totale, tenu par toute une smala colorée : ça va du jeune fils chargé de déboucher les chiottes à la mère-propriétaire bougonne, en passant par la bimbo de service à la billetterie ou au peintre chargé des affiches, en allant même jusqu'à un charmant bambin à lunettes circulant en tricycle au milieu des couples forniquant. Oui, parce que le "Family" (nom improbable du cinéma) sert surtout de lieu de baise à tous les michetons du coin, la plupart du temps garçons à faux seins taillant des pipes à bon compte. Le décor est magnifiquement rendu par la mise en scène, avec cet escalier grand crin qui sert de passage à toute cette faune, ce hall crasseux, ces chiottes inondés, et cette salle obscure vieille comme Mathusalem. Au sein de ce grand décor s'agitent en tout sens personnages, bouts de trame et autres anecdotes quotidiennes, que Mendoza regarde avec un vrai talent de créateur d'atmosphère.

vlcsnap_2010_01_11_20h36m40s222C'est glauque, ne nous le cachons pas : tout n'est que pisse, sperme, bubons qui explosent et crasse. On ressent presque physiquement cette ambiance délétère, qui donne une impression de fin du monde, à l'image de ce cinéma à deux doigts de la fermeture. Mais, avec beaucoup de talent, Mendoza n'enferme pas son film dans cette crasse provocatrice qui aurait été un peu courte : Serbis vibre de vie, la belle comme la moche. Si tous ces êtres semblent misérables et perdus, ce n'est pas pour autant que le désespoir s'installe : on voit des gens rire, baiser sainement et sans complexe, vivre ensemble, s'aimer, malgré la saleté, malgré l'écroulement du monde. Et ça fait du bien. Peu à peu, le film finit par déborder de l'écran, ce qu'on nous donne à voir vient s'imiscer dans notre propre vie : le premier plan nous montre une lumière filmée de face, comme un appareil de projection dirigé vers nous ; le dernier montrera la pellicule brûler devant nos yeux, comme si les personnages de fiction avaient fini par investir l'objet-film lui-même. Idée audacieuse et risquée qui fonctionne merveilleusement. Certes, Serbis est un film de malin qui tire parfois dans tous les sens et rate souvent sa cible (les homos caricaturés, cette obsession d'aller toujours chercher la laideur quitte à écrire des scènes inutiles) ; mais il montre aussi un véritable talent pour planter une atmosphère, écrire des personnages et se laisser aller au bonheur de mettre tout ça ensemble. Pour ça, respects.