p1Ah ben c'est malin, je suis en larmes, moi maintenant. J'ai voulu revoir ce bon vieil Eastwood avec mon coeur endurci d'homme vieillissant, et voilà qu'il m'a cueilli comme aux premiers jours. Il faut dire que le gars Clint, quand il s'agit de manier des sentiments, n'est pas le dernier des manchots. Et dans Mystic River, il envoie la sauce, si je puis dire : le film est tout simplement poignant, affichant un premier degré dans le goût pour le mélodrame qui fait toujours autant plaisir à voir. Mais cette fois, comble du délice, on a droit, en même temps qu'aux skuds sentimentaux, à un polar rondement raconté, à une histoire d'enfance ravagée, et à une brochette de personnages absolument géniale.

Tout part de cette scène première, que les psys appeleraient inaugurale. Trois mômes qui jouent dans la rue, l'un est enlevé par un pédophile. C'est cet acte-là qui va décider du reste de l'existence non seulement de la victime, mais surtout des deux autres, ceux qui y ont échappé et ne se le pardonnent pas. Tout tourne autour de ça, de cette marque inscrite dans le ciment pour l'éternité, et qui fait que nos trois mecs sont mystic_river2définitivement marqués du sceau du crime, de la mort, de la désolation. Il faudra se débarrasser concrètement de la Faute Originelle, le gamin violé, pour pouvoir recommencer à vivre. Eastwood, qui n'est pas toujours habile avec ce genre de scénario bigger than life (les maladresses politiques et psychologiques de True Crime, la lourdeur de The Changeling) réussit ici un exemple de sensibilité intelligente : totalement crédible dans la profondeur psychologique, la trame décline avec maestria la thématique du péché indélébile. Peut-être doit-on mettre ça au crédit du roman de Lehane, que je n'ai pas lu, mais en tout cas on croit dur comme fer à cette histoire. Il faut dire que Clint choisit les meilleurs acteurs du monde pour ça : si Tim Robbins est un poil trop hollywoodien dans son jeu, Sean Penn est énorme, excessif en même temps qu'hyper-sensible, parvenant à passer les scènes les plus casse-gueule avec une aisance incroyable (la scène où sa fille est assassinée, celle où il apprend le nom du tueur) ; mais surtout, plus discret mais vraiment impressionnnant, Kevin Bacon est magistral, en clône assumé d'Eastwood lui-même, machoire serrée, virilité au taquet, mais une tristesse 1231607132_mystic_river_enfantsinfinie qui imprègne tous ses gestes, et déteint sur sa diction sèche et son regard désarmant. Les femmes, fait assez rare aussi chez Clint, sont au diapason, avec une mention pour ce regard très troublant de Laura Linney sur la fin du film, qui contient toute la part de fierté, de défi et de terreur que le personnage atteint à ce moment-là.

La trame est impeccablement ficelée, c'est un polar grand crin avec ce qu'il faut de rebondissements, de tatonnements d'enquête et de coups de théâtre ; mais c'est vraiment dans la profondeur des personnages que se situe le talent du film, et dans cette thématique qui file tout au long de Mystic River presque discrètement, élégamment pour ainsi dire. Quand tout se dénoue, dans la dernière demi-heure, c'est pour mieux nous montrer des êtres totalement démunis, désespérés, abandonnés, la résolution de l'énigme apparaissant bien peu importante au regard des ravages intérieurs des personnages. La mise en scène est parfaite, sans fioriture mais non sans style, comme pour ce mystic_20river_20SPLASHmontage parallèle final (décidément, la dernière demi-heure est une merveille) sur deux crimes en train de se commettre, comme ces premières scènes quotidiennes étranges, comme cette puissance que Clint sait mettre dans ses travellings, même les plus chargés. C'est direct, ça ne s'embarrasse pas de théorie : c'est juste de l'émotion frontale, droite dans ses bottes, digne et en même temps consciente de ses effets. De temps en temps, Eastwood est vraiment le maître.

All Clint is good, here