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Un des tout premiers films muets de Naruse qu'il nous reste et une petite heure de bonheur illuminée par la présence de Sumiko Mizukubo (déjà remarquée dans Femmes et Voyous de Ozu qui date de la même année) et sublimée par l'extraordinaire variation des angles de prises de vue (montée quasiment à la perfection) du gars Naruse. C'est pas pour dire (vais me faire taper sur les doigts par les fans...) mais comparé aux oeuvres de Mizoguchi de la même époque (soyons sport), ce film de Naruse me semble diablement plus efficace et prenant. Une petite histoire qui tient en une ligne pourtant, puisqu'il s'agit ni plus ni moins d'une très jeune geisha qui se prend d'affection pour un jeune étudiant; celui-ci part un peu en quenouille et elle tente de le remettre sur le droit chemin. Déjà une figure féminine narusienne courageuse et volontaire qui n'hésite point à prendre sous son aile un jeune type un peu perdu. Sumiko Mizukubo est tellement adorable, remarquez bien, qu'elle pourrait faire craquer un iceberg pré-réchauffement climatique.

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Sumiko est geisha tout comme son amie Kikue: les meilleures années de celle-ci semblent déjà passées et elle se lamente chaque fois que Sumiko l'aide à lui retirer un de ses cheveux blancs. Mais si Sumiko lui rend souvent visite, c'est surtout pour voir Yoshio, son fils, qui file ces derniers temps un bien mauvais coton. Ce dernier sèche les cours, traîne le soir avec une bande de jeunes loubards vintage (si tu portes un béret ou une casquette blanche, t'es voyou, clair) et conchie sa mère: il n'accepte point apparemment d'être le fils d'une geisha et le gazier est bien ingrat, vu à quelle point sa mère se saigne aux quatre veines (au figuré puis au propre...) pour qu'il puisse continuer ses études. C'est ce que va s'empresser de lui faire comprendre Sumiko: elle entraîne le gars Yoshio avec elle pour rendre visite à ses propres parents qui habitent au bord de la mer; Yoshio ne va pas tarder à comprendre le tableau: le père passe ses journées à rien branler si ce n'est à boire du sake et il n'a qu'une envie, celle de prostituer la seconde soeur. Sumiko qui n'écoute que son courage va proprement l'envoyer paître et lui dire ces quatre vérités: on imagine qu'à l'époque, c'était un mini Mai 68 bien avant l'heure. Le père veut proprement la fracasser sur place mais la mère intervient pour éviter le drame.

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Yoshio qui assiste à la scène reste comme deux ronds de flan et la chtite de lui faire comprendre, primo, que la vie c'est po du gâteau et secondo qu'il a de la chance d'avoir une mère telle que la sienne. Comme elle est belle comme un coeur et qu'elle a indéniablement des sentiments pour lui - petite séquence en bord de mer romantique en diable -, notre type est fortement ébranlé - moi pareil. De retour chez lui, Yoshio, tout enamouré, décide de couper les ponts avec sa bande. A deux doigts de se faire étriper, il va encore trouver en Sumiko un ange gardien qui n'hésite pas à se sacrifier pour lui. La fin est à tomber avec séquence à l'hôpital borzagienne (les fidèles lecteurs comprendront), quai de gare parapluiedecherbourgien et train ozuesque... Et je pèse mes mots et mes références.

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Sans disséquer le montage de chaque scène - ce qui me prendrait la nuit et la honnêtement, il faut que j'aille dormir -, il y a une foultitude de petites choses remarquables - techniquement parlant -, drolatiques ou touchantes. Il y a deux trois plans notamment lors desquelles Yoshio et Sumiko se frôlent ou se touchent la main proprement électriques. Les gros plans sur le visage de Sumiko et les regards qu'elle pose sur son élu finissent de nous achever. Naruse est déjà fan, également, de ces rapides travellings avant pour finir en gros plan sur un visage, lors d'un moment crucial de l'histoire (Yoshio face à sa mère moralement effondrée, Sumiko farouchement décidée face à son père). On retrouve aussi, ponctuellement, de petites saynètes avec des yoyos (gros gros succès au Japon en 1933...) qui permettent de respirer un peu entre ces différentes confrontations tendues comme un yoyo, euh, mort.

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Naruse dynamise la plupart de ses séquences en faisant des plans d'une poignée de secondes et même lorsqu'il décide de changer trois quatre fois d'angles de prise de vue au cours d'une même scène, on parvient toujours à parfaitement localiser chaque individu dans la pièce - mouais, faut le voir pour apprécier, j'avoue. Le petit plan vers la fin des deux femmes derrière les barreaux du lit (qui rappellent notamment le plan dans Trois Soeurs au Coeur pur) évoque forcément la difficulté de la condition féminine (à l'époque, au moins...) forcée de devenir geisha pour simplement survivre. Aucun misérabilisme malgré tout, d'autant que Sumiko repart de l'avant sitôt rétablie, bien décidée à se battre pour, déjà, subvenir aux besoins de sa soeur, et ensuite, tracer sa voie, ailleurs... avant, espère-t-on, de retrouver un jour Yoshio. Une petite pointe d'optimisme dont on se contente bien volontiers. Bref, encore un petit bijou au diapason de la photogénie fracassante de Sumiko Mizukubo. Retenez bien son nom, elle devrait... ah ouais nan, c'est plus possible maintenant. Dommage.         

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