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Mussolini vu par le petit bout de sa maîtresse (Ida Dalser, interprétée par une Giovanna Mezzorgiorno totalement habitée), et c'est franchement guère plus réjouissant que le vrai, historique, dominant, aveugle... On peut aisément découper le film en deux parties, la première faisant la part belle à la rencontre passionnée de nos deux tourtereaux, la seconde étant beaucoup moins romantique puisque Ida va se retrouver internée dans un hôpital psychiatrique, à son insu : le Benito étant devenu en route Il Duce, cette "liaison" (où il y a eu mariage (nié par la suite) et naissance d'un fils - Benito, poreil) ne faisant pas vraiment sérieux vis-à-vis de l'Eglise, vu qu'il était déjà marié à une autre... Bellocchio pour évoquer son sujet laisse une grande place aux "images", qu'elles soient d'archive ou extraits de film. Il y a derrière cette thématique de la "représentation", de la "projection" (ce qu'il est facile de voir, de suivre et ce que l'on veut cacher derrière), une façon de traduire  l'aveuglement dont a été victime Ida - puisque tout tend à la faire disparaître et à la faire passer pour folle - qui va de paire avec celle du peuple italien à porter au pouvoir cet illuminé mégalomane. L'image au début du film, un peu facile, de ce groupe de jeunes aveugles s'enfonçant dans la nuit sous la conduite de Pères de l'Eglise (Mussolini reconnu plus tard par l'Eglise et Ida étant entre les mains de Soeurs) annonçant d'une certaine façon ce destin funeste - de l'Italie et surtout ici de la pauvre Ida.

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Une première partie donc sous le signe de la passion, celle d'un Mussolini anti-catho, socialiste dans un premier temps avant de retourner sa veste, ou sa chemise, dont le revers était noir. Un être vitupérant, fustigeant ces adversaires (les cathos comme ceux de son propre camp qui sont pour la neutralité de l'Italie lors de la première guerre mondiale) avec hargne et conviction, une personne fougueuse qui va conquérir immédiatement la jeune Ida. Leurs ébats sont volcaniques (le Marco B. tout de même) et la jeune femme de ne point tarder à vendre tout ce qu'elle possède pour aider le jeune Musso (pas de lien de parenté avec le non-écrivain) à monter son journal "Il Popolo". Ida tombe enceinte et alors qu'elle est toute à son bonheur, elle découvre que le Musso était déjà marié... Après son retour de la guerre, le Mussolini montera en grade et n'aura de cesse d'éloigner cette femme jusqu'à la faire interner. Malgré les menaces, les violences, les désillusions (son fils lui est rapidement retiré sans pouvoir rentrer en contact avec elle), les humiliations, les recommandations de se tenir à carreau, elle clamera jusqu'au bout, en gardant sa dignité et sa fierté de femme, ses relations avec le Duce... Mais à l'exception d'une ou deux personnes, la plupart des gens prouveront qu'il est plus facile, à certaine période, de faire la sourde oreille.

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De la scène de crucifixion (Christus, 1916, Giulo Antamoro, merci le générique de fin) que Mussolini visionne alors qu'il est blessé - son martyr au nom de l'Italie lui servira pour sa propre ascension... - au Kid de Chaplin qu'Ida découvre les larmes aux yeux dans l'hôpital en pensant à son fils - comme s'il y avait toujours un espoir possible de réunion -, Bellocchio ne cesse d'utiliser des images, de films et surtout d'archives, pour tenter de montrer leur pouvoir d'attraction. C'est peut-être la partie la plus intéressante du récit, l'utilisation notamment de toutes ses images d'époque, que les gens regardent avec le même ébahissement que les interventions futures du Duce (plus charismatique et orateur énervé tu meurs). Derrière cette façade "éructante" qui parle de "vincere" - vaincre -, il n'y a que du mou (ou que des mots, comme ses belles promesses de jeunesse à Ida) et le parallèle avec le combat pour la vérité d'Ida, que personne ne veut entendre, s'impose de lui-même. Bellocchio par l'intermédiaire de cette femme courageuse, seule contre tous, fait le portrait de toute une époque qui le fut peut-être moins. La seconde partie est parfois un peu longuette, l'utilisation systématique de cette musique répétitive - un soupçon de Glass, ouais - un peu gavante, mais certaines "images" (superbe photo en général), pour le coup, force le respect (Ida accrochée aux immenses barreaux de l'hôpital et balançant, en pure perte, ses lettres d'appel au secours "effacées" et balayées par la neige); de même, coup de chapeau à l'interprétation de Mezzorgiorno en femme abattue mais jamais vaincue - les imitations faites du Duce par son propre fils, sur la fin du film, sont également terriblement impressionnantes dans leur puissance et leur folie douce (Filippo Timi jouant le Duce adulte et plus tard son fils, qui a fini fou, justement)... Peut-être pas un film "coup de poing" mais une bonne cuvée à 70 ans du Marco qui prouve qu'il a encore sous le pied un fond de "révolte" contre les trop belles apparences et promesses... - toute ressemblance... tutti quanti...   (Shang - 21/09/09)


Je trouve mon camarade bien mesuré sur ce film. C'est pourquoi je me permettrai d'en faire un peu trop, pour faire balancier : Vincere est énorme, un mélodrame flamboyant comme ne sait plus les réussir Eastwood, qui mèle une certaine forme de classicisme (voire d'académisme) et des audaces contemporaines bluffantes. Arriver ainsi à manier l'émotion la plus frontale et l'intelligence du propos, la simplicité de la trame et la complexité totale de la narration, la petite et la grande histoire, le souffle épique et les toutes petites palpitations cardiaques, ça tient du miracle. Hyper-précis à tous les instants, Bellocchio bouleverse par ses inventions et par sa confiance dans l'émotion, on applaudit.

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Le plus grand trait de génie, c'est le montage. Franchement, depuis quand n'avait-on pas vu une maîtrise et une originalité pareilles ? Qui pourrait se permettre avec un tel culot de fabriquer des contre-champs entre images contemporaines et images d'archive ? C'est vertigineux : Mussolini jeune vient de faire l'amour ; il sort sur son balcon, nu ; en contre-champ, la foule immense de ses futurs discours l'ovationne ; retour sur son visage fier. En quelques plans simples, Bellocchio mélange comme ça deux temps différents, et les fait dialoguer sans que la lecture en soit brouillée. Les exemples sont nombreux, comme ce virtuose montage parallèle entre les scènes de rencontre entre Ida et Benito (1907) et leur première nuit d'amour (1914) : un seul mouvement, une seule scène, qui passe allègrement par-dessus tous les codes temporels traditionnels. On peut citer aussi ces scènes qui nous perdent pendant une ou deux minutes, par des ellipses vertigineuses, pour mieux nous rattraper juste après : on voit par exemple un discours de Mussolini en archive, contemplé... par l'acteur qui l'incarne jeune, avant de se rendre compte qu'il s'agit du fils de Mussolini, joué par le même acteur. Bellocchio joue avec le temps, tente des nouvelles façons de "lire" l'image et la chronologie, et tout fonctionne à la perfection.

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L'image d'archive est ce qui donne le rythme au film, tout comme le cinéma lui-même, envisagé dans toutes ses expressions : projetée dans chaque coin du cadre, y compris sur le plafond de l'hôpital qui en devient un lieu fantasmatique, elle est omniprésente, brouillant là aussi les pistes entre la réalité et la fiction/folie de l'héroïne. Les dernières scènes, plongeant sans vergogne dans l'imagination, sont stylisées à mort, mais c'est grâce à cette présence du cinéma dans chaque scène que ce final est rendu crédible. Presque jamais lourd (sauf peut-être dans ces symboliques un poil soulignées des enfants-aveugles, ou dans cette scène où on projette Chaplin), presque jamais voué à l'unique esthétisme gratuit (sauf peut-être dans ces scènes trop lêchées de neige), le film évite justement les pièges de la reconstitution académique. C'est que la caméra reste très près des visages, sans trop insister sur les jôôôlis décors d'époque. Vincere est une affaire de chair et de sang, pas un film historique, et Bellocchio scrute les expressions beaucoup plus que les tableaux d'ensemble. Ca donne lieu à la plus belle scène de sexe du monde, la caméra fixée sur l'homme à la fois dominateur et obsédé par son but (la domination des foules, qui passe par la domination de la femme), avec, en hors-champ, les cris de jouissance de Ida. Pas besoin de plus : la place des personnages est déjà définie sans rémission dans cette scène sublimement filmée, qui mèle la sensualité et la peur, le dégoût et l'érotisme. Très fort. Pas vu d'ailleurs dans tout le film aucune trace de cette passion amoureuse dont parle mon gars Shang, ni de tourtereaux : Mussolini est tout de suite indifférent à Ida, n'éprouve clairement rien pour elle.

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Mais si le film reste ainsi très intime, il est doté aussi d'une puissance impressionnante. Les émotions arrivent brutales et directes, et Bellocchio ne se cache pas de son goût pour le mélodrame grande époque. J'en profite pour attaquer frontalement mon camarade qui met des réserves sur la musique du film : elle est ce que j'ai entendu de mieux depuis Elfman. Brassant l'histoire (de Stravinski aux premières tentatives sérielles), profondément ancrée dans un romantisme contemporain (le morceau de Philip Glass, qui rentre complètement dans l'ambiance générale), elle semble être une musique d'époque tout en offrant des dissonances et des "étrangetés" très novatrices. Elle est en tout cas poignante sans "facilité", et est pour beaucoup dans les serrements de coeurs finals. Ajoutée à la splendide photo clair-obscur et à ces gammes de couleurs de costumes très picturales, et à un style presque opératique dans les scènes qui nécessitent du lourd (les manifs), elle contribue à faire de Vincere un vrai chef-d'oeuvre à cheval entre l'artificialité du théâtre (ces silhouettes qui surgissent de la fumée suffisent à décrire des attentats) et le réalisme historique. Grand moment pour moi, j'en suis tout secoué.   (Gols - 30/12/09)

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