00856828_photo_marie_jo_et_ses_deux_amoursCe qui est bien avec Guédiguian, c'est qu'il assume complètement ses goûts communs. Le gars vient de la balle, du peuple, et brandit sa culture populaire avec fierté. C'est particulièrement visible dans Marie-Jo et ses deux Amours : que ce soit au niveau du scénario ou de la mise en scène, tout ce qu'on nous donne à voir est commun : personnages ordinaires, situations banales, avec juste ce petit supplément d'âme souvent indicible qu'y ajoute le père Guédiguian pour passer la barre de la transparence pure. Commune, la musique : France Gall, Sege Lama, Aphrodite's Child (!), Louis Armstrong ; commune, la mise en scène, assez fonctionnelle et discrète (mise à part une gamme de fondus enchaînés très très jolis, qui rendent concrètes les rêveries des personnages) ; communs, les personnages, braves types de tous les jours pas plus héroïques que qui que ce soit. C'est fait avec une telle naïveté et une telle sincérité qu'on pardonne sans problème le manque de personnalité de ces choix : Guédiguian est un petit mec, et l'assume.

C'est l'histoire d'un adultère. Ouais, et après ? Après rien : Marie-Jo aime deux hommes, ne parvient pas à choisir et souffre. Les deux hommes aiment Marie-Jo, n'arrivent pas à l'avoir pour eux seuls, et souffrent. C'est tout. Mis à part pour le final (ridiculement pompeux), on ne nous donnera rien d'autre à manger que ça, la petite chronique de couples qui s'aiment et se séparent, sur fond de vieillissement et de garrigue. C'est 32712tout le talent du film, d'arriver à valser plutôt agréablement sur le fil de ce rien, de cette non-trame absolument banale, de ces portraits de gens normaux aux prises avec des douleurs normales. En utilisant des métaphores tantôt subtiles (la belle dualité terre/mer entre les deux amants, l'un maçon, l'autre marin au long cours, qui renvoie au décor de Marseille et déploie toute une gamme de fantasmes de "l'homme parfait"), tantôt lourdosses (un boomerang posé là comme un cheveu sur la soupe, destiné à nous faire comprendre qu'on a toujours droit au retour de bâton, les noms des bateaux ultra-soulignés), le film parvient par toutes petites touches au coeur de son sujet : un portrait d'êtres qui voudraient être heureux et que la vie malmène.

Grande réussite de Guédiguian : ne pas tomber dans le film-psychologique-concerné-à-femme-forte type Claude Sautet. On dirait même souvent qu'il lutte contre son personnage féminin : elle ne cesse de quémander partout de la compréhension, et se heurte à la tristesse de ceux qu'elle fait souffrir ; avec nous, Guédiguian renvoie sa douleur dans les ronces. Marie-Jo fait mal, et on la condamne plus souvent qu'à son tour. Ascaride est très bien dans ce rôle de victime-bourreau, énervante dans ses valses hésitations, et en même temps touchante par la justesse de son caractère. Darroussin, en éternel petit mec, est également parfait, et porte sa souffrance avec une dignité qui éclate à l'écran. Dommage que dans le rôle de l'amant, marie2_jpg_r_760_x_f_jpg_q_x_20020507_064500Gérard Meylan soit toujours aussi mono-expressif, on a l'impression de voir jouer Eric Cantonna, ça ruine toute la partie "adultérine" de cette histoire.

Vous me direz : ben alors, et la politique là-dedans ? Eh bien pour cette fois, le film semble en être plus ou moins dépourvu, Guédiguian rentre un peu ses banderoles au placard pour se concentrer sur les petits battements du coeur. Sauf que le bougre n'hésite pas à y revenir au cours de nombreux plans, un pêcheur qui siffle "Bella Ciao", une syndicaliste qui quitte les manifs pour aller retrouver son amant, un bizarre plan de coupe sur une télé qui diffuse un reportage sur Jospin, etc. C'est naturel comme un espadon avec un cure-dents, mais ça doit soulager le père Guédiguian. Peut-être qu'en creux, le film raconte comment un amour fou ne peut que venir à l'encontre d'un positionnement social et politique viable (la scène où Marie-Jo quitte son poste de syndicaliste pour retrouver son amoureux est d'ailleurs un moment-clé du film, un tournant dans sa façon de gérer son adultère).