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Irréprochable fresque que ce film-là, qui pourrait facilement prétendre au statut de classique, et qui pourtant est oublié. Allez comprendre les mystères de la distribution cinématographique. En tout cas, Ritt fait preuve là-dedans non seulement de sa solide intransigence politique, mais également d'un sens de la mise en scène jamais pris en défaut : The Molly Maguires est aussi beau qu'intelligent, ce qui n'est pas rien.

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Beau, surtout grâce au travail parfait du chef-op, James Wong Howe, qui invente pour montrer l'aridité des milieux miniers du XIXème siècle une gamme très variée de gris, de verdâtres, de jaunes tristes, qui rendent parfaitement bien cette atmosphère glauquissimes. Les décors, qu'ils soient intérieurs ou extérieurs, semblent toujours sales, envahis par ce charbon poussiéreux que les hommes draînent. Les costumes, ajoutant mille nuances à ces couleurs marécageuses, sont au diapason, et semblent déborder même sur le jeu des acteurs, sec, sobre, épuré. Howe joue également sur des lumières exigentes, ne refusant pas ici ou là de tenter le noir quasi-complet ou les ambiances de souterrains sous-exposées, affadissant les extérieurs les plus champêtres (la campagne est presque aussi triste que les bicoques des pauvres mineurs). mais tout le mérite esthétique du film ne doit pas incomber au seul Howe ; Ritt sait lui aussi enfermer ses personnages, leur boucher tout horizon, multipliant les contre-plongées écrasantes dans ses décors, occultant soigneusement les ciels, filmant la plupart du temps une poignée d'hommes devant une surface unie. Le sentiment de véracité est parfait avec peu de moyens, c'est réussi.

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Intelligent, parce que le scénario et la direction d'acteurs sont éminemment subtils. Il est question de trahison ici : un flic est chargé d'infiltrer le milieu minier irlandais afin de mettre la main sur les leaders d'un mouvement terroriste anarchiste qui se livre à des sabotages en règle. Schéma classique sur la trahison, mais que Ritt traite avec une complète absence de manichéisme : tous, flics, mineurs, traîtres, héros, terroristes, justiciers, sont issus de la même souche populaire, tous viennent du même milieu ; certains ont choisi la voie de la loi, d'autres celle de la rébellion. Le film excelle à montrer la fine frontière qui sépare les deux mondes, à travers des dialogues subtils sur l'appartenance sociale, sur la lutte des classes, sur l'honnêteté opposée à la résistance. Tous les personnages, "bons" ou "mauvais" semblent être logés à la même enseigne : celle de la misère et de la survie. A chacun ses moyens de rester droit dans ses bottes. Le personnage de l'infiltré, campé par un Richard Harris grandiose, est en charge de toute cette ambiguité : il est du côté des dominants, et pourtant se laisse gagner peu à peu par la révolte, et devient presque plus extrémiste dans ses actes que les activistes eux-mêmes (la scène où il détruit avec jubilation la réserve de la mine est superbement amenée); en face, Sean Connery construit un personnage viril et mutique du meilleur effet, brute triste malmené par les puissants, en lutte constante tout en sachant le combat déjà perdu. Les "Molly Maguires" ne font pas de politique : ils réagissent contre l'injustice, ils se battent par horreur de la soumission, point. Pas de longues théories là-dedans (alors qu'on sent toute la charge que Ritt a voulu mettre là-dedans, encore obnubilé par ses soucis avec le maccarthisme), et c'est tant mieux.

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Très réaliste dans sa reconstitution, prenant dans sa trame quasi-policière, le film est d'une noblesse sans faille, renouant avec une histoire du cinéma américain engagée et humaniste (les Kazan, les Lumet) tout en restant dans une veine documentaire parfaitement tenue (les gestes du travail, ceux du terrorisme, décrits avec la même minutie). A voir sur grand écran, pour goûter pleinement les couleurs et apprécier le scope westernien qui ajoute encore à la puissance "tranquille" de cette oeuvre oubliée.