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Je garde toujours un souvenir ému de la première vision de ce film; je devais po être bien grand mais cela faisait plaisir de découvrir un metteur en scène qui ne prenait pas les spectateurs pour des cons. Certes les travaux d'Henri Laborit sont vulgarisés et les trois histoires qui s'entremêlent (celles de Roger Pierre, Garcia, Depardieu) sont somme toute banales : un prof ambitieux qui bosse ensuite dans un ministère et qui trompe sa femme, une jeune comédienne aventureuse qui quitte très tôt ses parents puis travaille comme styliste, un fils de paysan qui gravit les échelons un à un pour obtenir un poste important dans l'industrie. Mais il y a  chez Resnais un vrai désir de faire partager un savoir, en l'expliquant le plus intelligemment possible, et sans jamais virer au pensum.

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On suit ces trajectoires qui ne sont point forcément passionnantes en soi mais remplies de petites séquences assez touchantes voire parfois cocasses : Depardieu dont le bureau fait face à celui de l'homme qui lorgne sur sa position professionnelle, les retrouvailles "amoureuses" de Nicole Garcia et Roger Pierre sur l'île d'enfance de celui-ci, les multiples scènes de séparation conjugale ou familiale entre déchirement et soulagement... Peu à peu, Laborit calque sur ces petites péripéties quotidiennes son analyse de savant : ces récits illustrent les pulsions de consommation, les réactions à la gratification et à la punition (qui entraînent la lutte ou la fuite) ou encore à l'inhibition (qui peuvent tourner à la somatisation ou au suicide); pour ne point tomber dans l'inhibition, l'être éprouve malgré lui un besoin de "dominance" et use pour se faire, le plus souvent, du langage : pour séduire et envoûter l'autre, pour raconter un gros bobard et mystifier l'adversaire.  Si l'on ne lutte point contre ce besoin de domination entre les hommes, on va finir... ah merde, on y est... La démonstration, à l'aide de ces pauvres chtites souris qui n'ont jamais semblé aussi humaines (à noter aussi que Lynch a piqué à Resnais les costumes de souris pour en faire des costumes de lapin humain) tient parfaitement la route et malgré la structure éminemment éclatée de la trame, on a aucun mal à suivre les petites misères de nos trois personnages principaux.

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Quelques bonnes idées récurrentes comme celle de ce fameux "Oncle d'Amérique" qui est tantôt devenu un clochard (pour justifier la peur du changement), tantôt celui qui connaît la cachette d'un trésor (la puissance de l'imagination); très belle idée également que celle de prendre un double cinématographique pour chacun des personnages : Darrieux/Roger Pierre, Marais/Garcia, Depardieu/Gabin; de nombreux micro-extraits viennent ponctuellement interrompre le récit et renforcent cette idée de comportements "typiques" de l'individu en société. Une ultime image en trompe l'oeil (ce mur où l'on a peint une forêt (impeccable, vue de loin)) qui est composé de pierres défraîchies : un peu à l'image de l'homme dont la vraie "force" est souvent une addition de petites faiblesses plus ou moins maîtrisées, plus ou moins "jolies" lorsqu'on les analyse de près. Un Resnais ambitieux et courageux (un film qui sort assurément des sentiers battus) et d'une belle finesse malgré les besoins de simplification scénaristique et de vulgarisation : une vraie science du septième art.   (Shang - 20/10/08)

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Assurément un des grands Resnais, un de ceux qui font le lien entre les oeuvres conceptuelles du passé et les films plus enlevés d'aujourd'hui. Foin des Duras et des Robe-Grillet d'antan (et c'est pas dommage dirais-je en peu passionné du cinéma de Resnais des années 60) : on aura droit ici à de la science, de la vraie, avec démonstrations sur rats blancs et illustrations immédiates à travers trois petites vies. Le concept pourrait paraître froid, sclérosant pour les personnages (qui, en gros, sont asservis à des comportements ataviques, donc peu libres d'agir) ; c'est tout le contraire qui se passe, Resnais parvenant à rendre des théories scientifiques ludiques et drôles. Le ton est féroce, certes, mais jamais le film ne vire à la démonstration cynique. Il reste attendri sur ces pauvres comportements humains si petits, sur cette poignée d'hommes et de femmes vivant les tourments de l'amour bourgeois, de la hiérarchie mondialiste et des souvenirs d'enfance un peu niais.

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Comme à son habitude, Resnais démonte dans un premier temps toutes les pièces de son puzzle, dans un montage hyper-rapide, à la limite du pop-art, où les voix se chevauchent en même temps que les destins. Les premières minutes sont assez incroyables, mélange en roue libre d'images d'animaux, de diapos désuètes, de bouts de fictions mortes-nées. De ce chaos, de cette matière première, Resnais va fabriquer de la fiction, aidé par le discours serré de Laborit qui dissèque (d'abord en avance, ensuite à rebours) les saynettes qu'on nous donne à voir. La narration se fluidifie, devient cohérente, et le film se concrétise en son milieu, pour devenir presque classique dans sa façon de raconter ; ce qui est le pus fort, c'est que ces trois vies sont absolument banales, faites de ces tracas qu'on connaît tous, sans plus, virant même parfois au vaudeville sans conséquence. C'est seulement le discours du professeur qui leur donne de l'intérêt, et du coup on regarde ces personnages comme des sujets d'expérience passionnants. Puis, sur la fin, retour à la déconstruction, au mystère, comme si Resnais abandonnait ses gens à leur sort (ils sont de toute façon condamnés au conditionnement du comportement). Les derniers plans, sur une ville dévastée par les combats, sont impressionnants, faisant plonger le film dans une gravité qu'on n'attendait pas. Bref, un film drôle, intrigant, souvent assez génial, et qui dit en rigolant pas mal de choses sur l'Homme et l'Histoire, respects.   (Gols - 15/12/09)

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