19183234

C'est clair qu'avec Huston aux commandes, il est difficile d'être déçu par cette adaptation de la nouvelle de Joyce. Une immense fidélité au texte, souvent à la virgule près, et surtout un don pour mettre en image la fabuleuse fluidité du texte de l'Irlandais. Toute la partie dans la résidence des deux soeurs jouit d'une mise en scène millimétrée à tel point que les personnages défilent sur l'écran les uns après les autres sans qu'on n'ait jamais l'impression de sentir le moindre mouvement de caméra... (Et pourtant, elle est là, c'est clair...) C'est une vraie partition de musique au niveau du montage qui sert parfaitement la petite mélodie du texte de Joyce : en effet, sans avoir l'air de trop y toucher, tant les évocations sont parfois fugaces, de nombreux thèmes vont et viennent constamment sans qu'on y prenne parfois garde - que ce soit au détour d'un dialogue, d'une chanson, d'une poésie, d'un discours - avant d'être à nouveau convoqués, belle apothéose, lors du mouvement final.

19203129

Si la fin est d'une tristesse immense - on sent presque tout le poids des années de Huston qui s'écroule sur nos frêles épaules - tout avait contribué à nous y préparer, dans la première partie, malgré les gaietés d'usage. Qu'il soit question d'un amour passionné dans la poésie récitée par l'un des invités, du temps qui passe lorsque Gabriel - le neveu des deux soeurs - s'adresse à la chtite Lily et se souvient du temps où elle jouait encore à la poupée, d'un passé glorieux enfoui lors de l'évocation de chanteurs d'opéra qui, auparavant, venaient se donner en spectacle à 00795586_photo_affiche_les_gens_de_dublinDublin, de la mort, of course, avec notamment l'histoire de ces moines qui dorment dans leur futur cercueil, du sol natal de Gretta (Anjelica Huston, la femme de Gabriel) dont parle Molly Ivors en invitant Gabriel à s'y rendre en vacances, de la fragilité de la vie que l'on perçoit dans le mince filet de voix de l'une des soeurs, la tante Julia, lorsqu'elle entonne sa chanson (...), toutes ces pistes semblent finalement fusionner dans la seconde partie avec le récit de Gretta, cette histoire d'un amour de jeunesse, de ce jeune homme "mort pour elle", de cette passion jamais avouée qui va s'abattre sur le crâne de Gabriel comme un coup de massue. Huston n'a d'autre choix que d'achever son récit en voix off pour laisser toute la place au magnifique texte de Joyce sur cette neige qui n'en finit plus de tomber et finit par tout recouvrir, morts et vivants. Difficile de transcrire en image la véritable "bouffée d'émotion" que ressentait Gabriel pour sa femme avant cette confession, une confession qui le flingue littéralement; heureusement, le récit vibrant d'Anjelica Huston et l'absolue détresse qui se dégage des dernières images compensent cette petite omission dans la narration de Huston.

arts_graphics_2006_1174606a

Après les couleurs joliment orangées de la première partie, les séquences pleines de vitalité, d'esbroufe, de mouvement, de chaleur humaine (les douces larmes des soeurs lors du discours de Gabriel), le final est d'une froideur terrible - la nudité de cette chambre, brrrrr - et on ressent un véritable frisson dans le dos quand le générique tombe comme un immense voile noir. L'évocation de la future mort de sa tante renforce encore le désespoir de Gabriel qui n'a lui jamais ressenti ce même élan d'amour passionné dont le récit de sa femme est empli : ce qui lui semblait son bien le plus précieux lui semble, à cette heure, en comparaison, bien vain, bien vide. Sa femme dort, déjà retournée à ses songes, et le voilà pathétiquement planté devant sa petite fenêtre à se rappeler son pathétique petit discours de la soirée... Huston nous a lui-même étourdi des petites lumières de la vie avant de nous plonger, à notre tour, dans cette froide nuit enneigée, nous laissant comme groggy... Il peut s'éteindre tranquillement, lui, le bougre, il a réussi son "oeuvre ultime".