vlcsnap_2009_11_28_12h47m15s61Une finesse impressionnante se dégage de ce film bouleversant, et si on connaissait la justesse de Lumet quand il s'agit de dresser des portraits psychologiques crédibles, on ne peut que reconnaître qu'il a rarement atteint à cette profondeur-là. Finies les vélléités politiques, ou cette façon parfois fatigante de sur-gonfler les personnages : on est plongé au sein d'une famille presque banale, et de leurs difficultés à vivre une vie libre. Oui, je sais, pas tout à fait normale quand même : les parents sont des activistes de gauche poursuivis par le FBI depuis des années pour un attentat foireux. Mais ce fond politique n'est qu'un prétexte qui reste en arrière-plan, et ce qui intérese Lumet est beaucoup plus profond et universel : comment trouver sa propre voie par rapport à celle qui nous est transmise par nos parents ? Qu'est-ce que grandir ? Où commence l'émancipation, où finit l'enfance ?

vlcsnap_2009_11_28_12h23m52s109Pour illustrer cette jeunesse en question, River Phoenix, qui pulvérise tout simplement l'écran. On voit bien que Lumet veut s'inscrire dans la veine des grands héros adolescents de l'Amérique, James Dean et Salinger étant cités sans ambage ; avec Phoenix, il trouve franchement un héros à la hauteur de ses prédecesseurs, beau, fragile, opaque, romantique, bouleversant. Tout le film repose sur ses épaules, et la force de l'écriture vient prolonger admirablement son jeu déjà génial. On délaisse petit à petit les enjeux politiques du film pour se concentrer sur cette douleur-là, celle d'un adolescent qui sent que sa voie n'est plus la même que celle de ses parents, qui veut à regret vivre sa vie, sans vraiment s'en rendre compte. D'une subtilité sans faille, le scénario emmène infiniment délicatement son personnage sur ces pistes douloureuses, celle d'un enfant que vont devoir abandonner ses parents, parce qu'il faut bien à un moment abandonner ses enfants. Le processus va de l'abandon d'un petit chien dans les premiers moments du film, à ce final déchirant qui montre un petit gars seul au monde après que ses parents l'ont laissé sur le bord d'une route, pour qu'il fasse sa vie.

vlcsnap_2009_11_28_12h40m10s163Chaque séquence force le respect par la justesse du jeu, les dialogues, par l'honnêteté du filmage qui n'essaye jamais de déclencher une émotion surfaite, reste à hauteur de ses acteurs, tente le mélo sans jamais forcer le trait. C'est souvent dans les scènes les plus simples que Lumet est le plus génial : un dialogue entre une femme et son vieux père (série de champs/contre-champs sidérante de précision, qui vient attraper en plans très courts la petite émotion, la petite expression qui bouleverse), quelques plans sur une nature féérique à peine "redessinée" pour être symbolique, un ou deux plans sur une famille heureuse qui font monter les larmes par leur simplicité. Les acteurs sont tous parfaits autour de Phoenix, de la mère tourmentée et retenue (Christine Lahti) au père dur par nécessité (Judd Hirsch), de la fiancée dépassée (Martha Plimpton) au professeur de musique épaté par le talent de l'adolescent (Ed Crowley). Lumet a bien fait de ne pas choisir de star : on y gagne en proximité avec les personnages, et on se laisse facilement convaincre de la véracité de cette histoire profondément touchante. A la fin de la chose, on se retrouve troublé, mélancolique, et amoureux de la vie ; pour moi qui ne suis pas un fan de Lumet, je tiens ce film-là pour un petit chef-d'oeuvre.