19098071_w434_h_q80C'est sûr qu'on ne peut pas aller faire un tour dans la tête de Lars Von Trier et en ressortir immaculé. Antichrist est le film inconfortable par excellence, qui ne fait absolument rien pour se faire aimer, qui met même son point d'honneur à être repoussant. Une fois de plus, le bon Lars nous montre son cul et jubile à chaque cri d'orfraie de son spectateur ; une fois de plus, il nous manipule en génie, utilisant le cinéma dans son aspect le plus vil (la propagande) ; une fois de plus, il choisit le mauvais goût contre le consensus, les cris de haine contre l'admiration. Rien que pour ça, il a droit à tout mon respect.

Le film est réellement provocateur, non pas tant à cause des scènes ultra-violentes ou pornographiques, mais à cause de ce mystère pénible qui hante le film. On a l'impression de pénétrer dans un subconscient, un peu comme dans Inland Empire, mais cette fois le réalisateur, contrairement à Lynch, n'essaye pas de nous faire aimer ce qu'il y trouve : l'univers mental de von Trier est déviant, laid, kitsch, à cheval entre l'enfance (les contes de 19110321_w434_h_q80fées, les flashs gothiques faits de renards qui parlent, les films d'horreur) et l'âge adulte mal assumé (les rapports de couple, l'interrogation sur les femmes qui vire au cliché, la haine du sexe). C'est sûr que le film, malgré une photo et des idées visuelles superbes, est crasseux, allant au bout du bout de la provocation de collégien pour nous déranger : on ne compte plus les images à base de tripes, de sexe mutilé, de fausses couches, de trous dans la chair ; mais tout est fait presque avec naïveté, avec l'insolence d'un enfant, et finalement cette provocation gratuite apparaît plus comme un autoportrait en amuseur maladroit que comme une vraie impolitesse. C'est tellement cru qu'on finit par en rire, mais on dirait que c'est ce que veut von Trier : nous amuser, retrouver une certaine "candeur punk", nous faire sauter dans notre fauteuil.

19110320_w434_h_q80Le film reste très opaque dans son fond, très mystérieux : on ne sait pas trop ce que tout ça veut dire, on patauge parfois dans une psychologie simpliste, certaines séquences sont presque trop jolies pour être vraiment intéressantes (les glands qui tombent au ralenti sur Dafoe, les visions à la Jérome Bosch de corps emmélés dans les arbres). Mais c'est parce que Von Trier est toujours au plus près de lui-même, et qu'il assume chaque pulsion de son cerveau, même douteuse, même laide, même roublarde. Dès lors, oui, le film est souvent agaçant, mais il est aussi tous les autres adjectifs du dictionnaire, parce qu'il est la somme des stimuli d'un auteur, et pas le plus sain des auteurs qui plus est. Il fourmille en plus d'idées de mise en scène absolument géniales, à commencer par la fameuse thématique hitchcockienne de "l'image manquante" : sans dévoiler la fin du film, disons que tout tourne autour d'un plan qui manque à la scène d'ouverture, et qui est doucement amené par le film, par bribes, par phases très délicates. Il y a aussi ces fabuleux plans en parallèle entre la jouissance sur le visage 19098067_w434_h_q80de Gainsbourg et l'extase sur le visage d'un bébé qui s'approche de la mort (il fallait franchement oser) ; il y a ces images toutes simples et terrorisantes sur une fougère qui bouge dans le champ de vision de Dafoe et du spectateur ; il y a ces admirables retours du cinéma "à l'épaule" de von Trier, qui viennent cerner au plus près la violence d'une confrontation de couple (les scènes dialoguées sont toutes aussi brutales que les scènes gore) ; il y a ces occurences des animaux qui donnent au film l'aspect d'un Douglas Sirk punkoïde ; il y a encore 1000 petites choses fugaces (Gainsbourg qui devient "végétale", ce brouillard irrationnel qui envahit tout, la dernière scène géniale).

Antichrist est un grand film impressionnant, et révoltant dans le meilleur sens du terme. Pasolini aurait aimé cette candeur alliée à un savoir-faire très malin, Tarkovski (à qui le film est justement dédié) aurait adoré 19098068_w434_h_q80cette puissance graphique et cette solennité des scènes d'ouverture et de cloture, Henry Miller aurait dansé de joie devant cette posture haine/fascination envers la femme, Lautréamont aurait reconnu son frère dans cette façon d'envisager la nature (biologique, humaine) comme un danger odieux, Artaud aurait apprécié ce film droit dans ses bottes, transgressif et directement branché sur la folie. Et moi, je m'incline encore une fois avec une admiration totale devant le génie de von Trier, qui arrive sans arrêt à aller à l'encontre de ce que j'attends de lui depuis le début de sa carrière. (Gols - 23/06/09)


Après les lectures éclairantes de l'article de mon collègue (deux courbettes serviles), très bien vu sur la forme, et de celui du ciné club de Caen (ici) très intéressant sur le fond, je me sens, avouons-le, un peu nigaud. Sacré Lars, tout de même, qui passe de l'esprit ultra-dépouillé du Dogme à celui ultra-formaliste de cette oeuvre, toujours avec brio, et qui continue de manipuler son spectateur comme un gant. Sacrée Charlotte, également, qui se met ici bougrement en colère et, d'ailleurs, depuis qu'il a vu ce film, Yvan Attal doit méchamment se tenir à carreau - oui, je sais, quand je ne sais pas trop quoi dire, je prends des chemins de traverse. Si, dès le premier pied que nos deux amis mettent en forêt, on sent qu'on va avoir droit à un voyage initiatique à la Stalker, il faut reconnaître que la révélation finale ne flirte guère avec l'allégresse, et que cet Eden-là ne ressemble pas non plus vraiment au jardin où Adam et Eve vivaient paisibles - avant le pépin, oui. Personnage manipulateur, Dafoe va faire ressortir peu à peu et malgré lui les pulsions les plus sauvages de son épouse, femme écartelée entre son attachement à sa créature et le plaisir qu'elle donne, qu'elle se donne. Etre bénéfique (créatrice) dangereuse ou maléfique malheureuse ? Elle constitue un véritable cercle vicieux à elle toute seule, et notre ami Willem n'a pas fini de morfler sous ses assauts vengeurs et sadiques - avant de lui clouer rageusement la glotte (Willem a la chance de remettre la main sur la clé à mollette mais Von Trier est loin, lui, de nous donner son trousseau...): une expérience salvatrice qui lui permettra de mettre en garde la gente féminine qui monte à lui ? (Alors comment gérer ses instincts destructeurs et autres pulsions négatives, je vous explique...)... Von Trier semble en tout cas diablement s'amuser à établir une sorte de règle de trois des symboles (les trois mendiants, les trois animaux, les trois trucs qui tombent du ciel - pluie, grèle et glands... (une pluie de glands, franchement, cela fait toujours sourire, même quand on tente de mettre désespérément le doigt sur le sens profond du bazar) et à nous servir des images plus léchées que... que... qu'un gland...(pardon, j'avais vraiment rien qui me venait, j'ai joué la facilité). Si, esthétiquement, l'ensemble est particulièrement soigné, le discours se perd, lui, un peu comme un écho dans la forêt... Bon, la créature humaine est pleine de pulsions créatrices et destructrices, je vais déjà tenter de digérer cette piste (hum)... Bon sinon dimanche j'ai marathon, ne nous égarons point trop loin quand même. (Shang sans grande inspiration - 25/11/09)

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