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Franchement ce serait faire la fine bouche que de ne pas reconnaître le pied monumental qu'il y a à assister à Inglourious Basterds. Tarantino renoue avec ce qu'il sait faire de mieux, le film premier degré, spectaculaire et jouissif à chaque instant, con comme un panier mais ébouriffant de virtuosité. Ce qui scie le plus, c'est l'espèce d'inconscience de Tarantino : il s'attaque sans scrupule à l'Histoire, cette fois-ci, totalement décomplexé face à cet énorme sujet (l'Occupation, la traque des Juifs, le nazisme). Qu'il greffe sur ce thème délicat sa patte habituelle, celle qui a donné Kill Bill ou Pulp Fiction, c'est énorme, tout simplement.

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Le film met son point d'honneur à ne pas avoir de fond ; ça pourrait être une lourde erreur vu l'exigence du genre "historique" ; ça passe comme une lettre à la poste. Pour parler de la shoah, le gars va puiser dans le western spaghetti, c'est couillu quand même. Résultat : 2h30 de spectacle haletant, hilarant, tendu comme un string d'obèse, où Tarantino prouve, s'il en était encore besoin, sa maîtrise géniale de l'outil du cinéma. C'est peu de dire que sa mise en scène est virtuose : elle est sidérante. On a droit bien sûr à des pics de violence insensés dans lesquels on reconnaît notre Quantin habituel, celui qui s'est gavé de films de kung-fu et de westerns. Mais c'est surtout dans tout le reste, les scènes dialoguées qui font 80% du film qu'il est le plus bluffant : longues séquences où les mots, à double tranchant, sont utilisés pour leur musique autant que pour leur sens, et montées avec une maestria renversante. La plus longue scène de ce genre devrait être montrée dans toutes les écoles de ciné : des dialogues dans une cave remplie de nazis et d'espions déguisés en nazis, où Tarantino tente de repousser le plus longtemps possible le climax qu'on sent tout proche. On ressort de ces 20 minutes-là épuisé par le suspense, mais aussi sidéré par la précision du montage (comment la tension fuse d'une table à l'autre, comment le gars fait entrer de nouveaux personnages, comment il désamorce le suspense pour mieux le relancer, tout ça avec une caméra très mobile et des "cuts" percusifs) : c'est tout simplement de la musique visuelle, inspirée, on le sent, aussi bien par cette sous-culture que Tarantino revendique depuis toujours que par le grand cinéma américain, celui d'Hitchcock et de Lang.

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A chaque chapitre, le film change de style, s'attaquant à un nouveau genre de cinéma : on passe par le western, par le film de gangsters, par le film français années 40, par le film de guerre à la Siegel, par l'absurde à la Miike... tout ça sans jamais perdre son unité, en restant au service du pur spectacle. Souvent, le genre n'est qu'évoqué pendant une ou deux secondes (le ralenti à la Leone qui dure juste sur un plan), mais il devient immédiatement lisible : cette fois, le fétichisme célèbre de Tarantino devient réellement une sorte de création "bis", qui doit tout à ses aînés, les recopie textuellement, mais devient quelque chose d'autre, un film tarantinesque, quoi. Impossible de relever toutes les références, c'est même un des plaisirs du film que de tenter de retrouver la marque des autres films. Très touchant d'ailleurs de voir cette fois Quentin s'intéresser aussi à des films plus "nobles", ceux de Clouzot, de Pabst, de Max Linder ou de Murnau (convoqué par Emil Jannings).

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Ces 40000 idées de mise en scène suffiraient déjà à faire d'Inglourious Basterds le film le plus virtuose de l'année. Mais il y a aussi les acteurs, et alors là, les enfants, on a droit à du lourd : entre Brad Pitt surjouant une espèce d'accent à la Brando et qui m'a fait hurler de rire du début à la fin, Diane Kruger top glamour en espionne fatale, Christoph Waltz en nazi raffiné parfaitement terrorisant et Michael Fassbender en clône de Robert Stack, on ne sait lequel applaudir le plus. Même Mélanie Laurent s'en tire plutôt bien, c'est dire si Tarantino a su pour cette fois se concentrer sur cette partie-là de son travail qu'il avait du mal pour l'instant à vraiment prendre en charge (remember Deathproof). D'ailleurs tout est bon là-dedans, et on pourrait tout aussi bien parler de la photo magnifique, des choix musicaux toujours aussi audacieux, ou du scénario qui fourmille de gags imparables. C'est sûr que si vous voulez amener votre classe de CM2 voir un film sur l'Occupation, on vous conseillera d'aller voir un autre film. Mais si vous cherchez un exemple de grand cinéma populaire, n'hésitez pas une seconde. Tarantino fait montre en plus d'une naïveté vraiment touchante sur la fin, très sincère finalement dans sa colère contre les actions des nazis, une sorte de vengeance puérile et à sa manière du massacre des Juifs, qui marque des points. La banane qui n'a pas quitté mes lèvres depuis ma vision de ce film durera encore longtemps. Absolument immanquable. (Gols - 23/08/09)

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Tarantino semble finalement presque revenir à ses premières amours, c'est à dire la longue séquence de discutailles qui va jusqu'à l'épuisement, à l'image de la séquence d'ouverture de Reservoir Dogs. C'est là, semble-t-il, qu'il est le plus à l'aise, reléguant finalement les scènes d'action et de violence gratuite au second plan : la tronche du nazi écrasée à la batte filmée en très lointaine plongée, le réglement de compte dans l'auberge quasiment illisible qui disparaît sous la fumée des flingues,... le film signé Goebbels constituant lui-même une sorte de parodie du genre virant à l'absurde. Il n'est point étonnant dès lors qu'il attache une attention aussi particulière aux acteurs, aux différentes langues utilisées, aux accents, aux intonations, aux petits gestes "significatifs" pleins de sens... Et à ce petit jeu, le polyglotte Christoph Waltz enfonce royalement tout le reste de la distribution, rendant notamment totalement ridiculo l'accent rital de Brad Pitt - ce dernier se rattrapant en effet avec son faciès à la Brando et avec son propre phrasé américain coupé à la serpe ("orchard" devient un truc genre "oaaar" - sans sous-titre, c'est mort).

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Tarantino "se fait son cinéma" et on pourrait décliner l'expression à tous les niveaux : il fabrique de fabuleux décors de cinoche dont, justement, un cinéma - ce dernier, il va d'ailleurs se le faire en le faisant littéralement exploser; dès le générique, il s'amuse à changer la police des noms de la distribution comme pour afficher son amour "trans-genre" du cinéma, en dehors de toute dénomination figée; les dernières paroles de Brad Pitt ("Je pense que c'est mon chef-d'oeuvre") pourraient également résonner comme une confession diablement ironique du cinéaste lui-même; il multiplie les références au septième art ("En France, on prend toujours le soin de citer le réalisateur" - excellent, j'en ris encore; c'est vrai qu'en Chine, moins... Déjà qu'on oublie les titres...); il s'amuse constamment avec des mouvements de caméra ultra fluides ou alambiqués pour le plaisir - dans l'entrée du cinoche, on sent qu'il passe le plus près possible des ventilateurs juste pour le fun ou, lors de la discussion avec le prisonnier nazi qui doit indiquer l'emplacement des troupes sur la cartes : la caméra vole d'un acteur à l'autre avec une maestria presque too much; il prend plaisir à mettre tout son petit monde en scène créant à loisir les personnages qu'il veut : le jeu avec les cartes sur le front semblant être une façon jubilatoire de montrer qu'il est capable de donner à chacun l'identité qu'il désire; Tarantino pousse aussi le bouchon assez loin dans le côté "palimpseste cinématographique" en signant un (petit bout) de film dans le film (celui de Goebbels) dans le film (le sien)... etc, etc, mon camarade ayant également déjà parlé du mélange des styles...

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Beaucoup aimé la séquence "d'amour à mort" dans la cabine de projection entre Shosanna et le gazier Fredrick. Il y a presque quelque chose de shakespearien dans cet amour impossible à vivre, vu l'époque, (Shosanna s'approche du corps blessé de Fredrick, trahissant ainsi finalement une certaine attraction pour le gazier) qui finit dans le sang. Bien vu aussi le plan sur le Fredrick jouant au héros dans le film de Goebbels alors que le vrai est, au même moment, mourant : un petit clin d'oeil en quelque sorte à l'immortalité du cinéma qui ne mange pas de pain. Bref, c'est assez jouissif, tant Tarantino ne se lasse jamais d'exposer son amour pour son art. C'est vrai, d'un autre côté, soyons franc, que c'est aussi un peu décousu au niveau narratif : on finirait presque par croire qu'il s'agit de plusieurs courts-métrages collés les uns avec les autres. Chaque acte a son dénouement et le fil conducteur est tout de même ultra mince (comme dans Kill Bill, le scénar tient en une ligne : comment faire péter un cinoche bourré de gradés allemands?). Mais bon, c'est du Tarantino, pas du Elie Wiesel, du pur concentré de plaisir superbement mis en scène - le maître du genre, des genres (...)? Sûrement.  (Shang - 24/11/09)