vlcsnap_2009_11_22_10h22m17s26Kiaro fusionne simplicité d'éxécution et profonde intelligence de mise en scène, comme il nous a habitués à le faire dans tous ses premiers films destinés à l'édification du jeune public. A chaque nouvelle oeuvre qui ressurgit de ces années-là, on ne cesse d'être ébloui par la profondeur de ces petites choses qui ne payent pas de mine au premier abord, mais s'avèrent prodigieusement construites au bout du compte. Comme toujours, AK nous sert une historiette a priori innocente : les tractations autour d'un costume de mariage qui s'échange de main en main. L'occasion pour Kiaro de dresser encore une fois le portrait d'une poignée d'enfants plongés trop tôt dans le monde du travail, obligés d'affronter des adultes brutaux et fermés, contraints à trouver des façons secrètes d'exister et de croire en la vie. Le bougre excelle décidément dans ces simples plans d'adolescents mutiques au travail, dont il capte les regards apeurés ou baissés avec une violence sans éclat, dont il arrive à rendre concrète la frontière invisible qui les sépare des grands. Aucun autre cinéaste n'a su aussi bien attraper cette sote de trouble identitaire qui sépare l'enfance de l'âge adulte, et ce par de simples plans sur des gestes, déjà professionnels mais pas encore adroits : ici, un môme qui tente de plier des pantalons dans la précipitation, scène à la fois burlesque et terriblement brutale (s'il plie mal, son patron va le battre).

vlcsnap_2009_11_22_10h17m21s131Mais le scénario va beaucoup plus loin que cette simple chronique d'enfances étouffées. L'objet fondamental, le costume donc, est l'occasion de tractations infinies, et devient presque la formule magique de l'intégration. On assiste d'abord à des marchandages classiques entre adultes (le tailleur et sa cliente), puis, dans l'ombre, en secret, à d'autres tractations autour du même objet, mais entre les enfants. L'objectif : s'intégrer socialement, le costume devenant au bout du compte le sésame qui ouvre les portes de la réussite ; celui qui le porte a droit à la jeune fille, au respect, et même à la starification de quelques instants, puisque un des héros qui l'endosse devient la vedette d'un spectacle de magie. Eblouissante mise en scène, qui montre le monde parallèle des enfants avec une infinie subtilité. Les adultes sont toujours là, en fond sonore ou visuel, mais l'important est ce qui se trame dans l'ombre entre les ados : tu me donnes ton costume, je t'apprends à être champion de karaté ; tu ne me le donnes pas, je t'éclate la tête. Le Costume de mariage est une symphonie du mensonge, du faux-semblant, du secret, merveilleusement introduite avec une modestie qui force le respect.

vlcsnap_2009_11_22_09h47m47s57Chaque séquence est doucement allégorique, sans tambour ni trompette : le garçon qui regarde fasciné un cours de karaté (le kimono : autre costume identitaire qui ouvre les portes de la souplesse, de l'aisance physique), les enfants qui dépouillent le héros de son costume pendant qu'il saigne sous les coups des adultes (l'intégration est totale), le très beau décor tout en escaliers et en niveaux pour bien marquer la frontière qui sépare les différents univers... Profondément émouvant, le film n'en oublie pas pour autant d'être parfois brillant pour le simple plaisir : la dernière scène est très hitchcockienne, consacrée au plaisir du suspense concentré sur un simple objet banal. Le héros doit récupérer le costume avant que son patron ne se rende compte de sa disparition ; tout le jeu de la scène repose sur la conversation qui s'éternise au rez-de-chaussée entre les adultes, pendant que les mômes s'affairent à récupérer la chose à l'étage (déshabiller le "voleur", effacer les tâches qu'il a faites sur le costume, plier le tout...). Kiarostami ne se cache pas de ses références hitchcockiennes, en faisant apparaître une musique haletante sur cette atmosphère d'espionnage, en jouant sadiquement sur le temps et sur les regards. Le résultat est un grand moment de mise en scène, qui allie le jeu gratuit et le danger de la situation. Un grand AK, mais en existe-t-il de petits ?