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La quintessence de l'oeuvre de Melville. Le Samouraï, que j'ai vu et revu ces dernières années, demeure en tout cas un véritable objet d'art au croisement du cinéma américain dans le fond (les contrats d'un tueur solitaire, les arrestations (cette façon typique de faire s'aligner les présumés coupables devant des lignes indiquant leur hauteur, les filatures au taquet de la police)) et du cinéma japonais dans la forme (chaque cadre est millimétré, le montage de chaque séquence est parfaitement découpé à la microseconde près... Ok, j'ai fini par voir l'ombre du micro du perchiste dans un miroir, mais c'est vraiment pour faire le mariole) avec en point de jonction ce French devil de Delon qui n'a peut-être jamais été aussi bon (difficile en tout cas de ne pas repenser, au passage, à Mr Klein - un autre homme traqué toujours en mouvement - réalisé dix ans plus tard et rematé il y a peu). Au final, cela n'en demeure pas moins un film de Melville dont on sent l'ombre monumentale à tous les niveaux, notamment au niveau des choix... des décors (une petite pensée pour ses propres studios de la Jenner qui ont brûlé justement pendant le tournage... comme un petit parfum de jalousie dans l'air): la chambre-matrice du samouraï qui semble dater d'un autre âge et qui abrite peut-être le dernier survivant de "sa classe" - ou de son genre -, une chambre qui contraste avec les bureaux labyrinthiques et high-tech de la police, où on sent encore la peinture fraîche, le magnifique studio empli d'oeuvres d'art de la pianiste, ou encore cette boîte de jazz vintage tellement belle que ce ne peut être qu'un décor de cinéma - mais chez Melville tout fait illusion, et on en apprécie d'autant cette petite merveille du septième art qui joue sublimement avec les codes cinématographiques tout en nous menant par le bout du nez.

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Le samouraï, avant de faire preuve d'un instinct animal (véritable "tigre dans la jungle" de la ville, "loup solitaire" ou "loup blessé"), est par définition un homme à rituel : jouissive, la vision de cette armoire dans la chambre du samouraï que l'on aperçoit fugacement au détour d'un plan et sur laquelle se trouvent, bien rangées, moult demi-bouteilles d'Evian et autres paquets de cigarettes - autant "d'accessoires" incontournables du personnage qu'il a en stock; notre homme vit de fumée et d'eau fraîche et accomplit chaque meurtre avec le même côté cérémonieux : le trousseau de trois mille clés, la voiture que l'on pique, le garage où l'on va pour changer les plaques (admirables dix premières minutes du film sans un mot de dialogue : une épure parfaite où chaque plan est finement découpé, chaque geste se révélant tranchant comme un sabre), la bagnole que l'on gare en laissant le moteur tourner, le chapeau que l'on ajuste pour que personne n'entraperçoive ce visage, les gants blancs que l'on enfile, le flingue qui apparaît magiquement dans la main droite qui presse la gâchette. Tout est fait dans les règles de l'art et exécuté par un Delon dont le rôle va, faut bien le reconnaître, justement, comme un gant. Notre homme au regard gris métallisé - ça tombe bien, c'est la teinte générale du film -, est capable par le simple jeu des regards d'exprimer la fermeté - celle qu'il a pour accomplir chaque mission -, l'innocence - lors de l'interrogatoire, le remerciement muet - envers la pianiste dans les bureaux de la police -, la douleur stoïque - il est blessé au bras par un émissaire des commanditaires -, le fugace effarouchement - lors de la traque - avant la plénitude lors de l'ultime séquence, l'ultime rituel du samouraï...

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Ce qui est sûrement le plus sciant, c'est à quel point le film est toujours "à flux tendu", comme si, après la paisible cigarette fumée lors du générique de début, notre samouraï ne pouvait espérer un quelconque "repos" : physiquement mais également au niveau de son âme. Après l'exécution du premier contrat, il se retrouve avec la police aux trousses, lui-même devant faire la chasse aux commanditaires qui l'ont trahi. Quant au repos de son âme, il ne semble point tergiverser avec son propre code d'honneur : entre la mort d'une personne qui l'a protégé et la sienne, le choix sera vite fait. Une fidélité à un principe qu'on lui rend bien si l'on évoque les (peu de) rapports qu'il entretient avec d'autres êtres vivants : sa maîtresse (Nathalie Delon) qui le défend bec et ongle face au chantage de la police et... son oiseau - qui le défend juste bec - dont la nervosité trahit l'intrusion de tout corps étranger dans l'appart du samouraï - rarement pépiement d'oiseau n'aura été, dans un film, aussi singulier et marquant. La moitié de la police française à ses trousses, cela n'empêchera point notre héros d'aller jusqu'au bout de son destin dans un final ponctué par un petit roulement de tambour d'une belle ironie : la vie n'est qu'une mise en scène et le spectacle est terminé... Melville nous écrase de son génie, on reste tout béat devant une telle perfection.   

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