McCarey met de côté, pour un temps, la comédie pour nous livrer ce magnifique film qui prouve qu'en 37, les vieux ne font plus recette. Terrible constat du fossé entre générations dans ce film qui fait la place belle à ses deux héros croulants, Victor Moore et Beulah Bondi. Ils tiennent la vedette dans leur petitesse, leur maladresse et surtout par la tendresse qu'ils montrent l'un pour l'autre, nous livrant un final qui nous déchire le coeur avec un couteau à beurre. On pensait que McCarey finirait par s'en sortir par une petite pirouette comique, mais la fin est tellement terriblement touchante qu'on aurait presque envie de consoler le canapé qui a, comme nous, assisté impuissant à ce drame moderne où les aînés sont devenus plus source de gêne que de respect...

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Pa' et Ma' Cooper réunissent leurs deux filles et leurs deux fils - une troisième fille, en Californie ne fait pas le déplacement - qu'ils semblent ne pas avoir vus depuis Mathusalem. Les enfants se rendent à ce rendez-vous comme s'il fallait bien parfois - au moins une fois tous les dix ans - faire des efforts pour aller voir ses géniteurs. L'ambiance est plutôt à la vanne facile entre frères et soeurs qui n'ont pas l'air de se croiser souvent - ni de s'apprécier d'ailleurs plus que cela. Puis Pa' et Ma' font tomber le couperet : voilà, la banque a saisi leur maison, vu qu'ils étaient dans l'incapacité de payer les traites. On se regarde, on est un peu pris de court, mais chacun décide de faire un geste : un fils et une fille prendront chacun l'un des parents pendant trois mois (ils habitent à 500 bornes l'un de l'autre - Pa' et Ma' ne pourront se voir, à peine se téléphoner) avant que la fille aînée (promesse, belle promesse...) les accueille ensuite, ensemble... C'est tout du moins ce qui est prévu pour que les "vieux" ne se retrouvent pas à la rue. On rit jaune à cette perspective - allons bon - mais la solution trouvée ne paraît pas franchement remplir de joie les enfants ingrats... Et, en effet, la réception de Pa' et de Ma' ne va pas s'avérer une sinécure. Rapidement Ma' se sent terriblement de trop chez sa belle-fille - cette dernière a beau s'en défier, la présence de Ma' lors de ses soirées bridge lui fait méchamment honte... Quand Ma', en plus, se permet de cacher un secret de sa petite fille (celle-ci, au lieu d'aller au cinoche fréquente des garçons assez âgés !), elle se fait houspiller comme une serpillère. Ma' est blême. Du côté de Pa' c'est pas jouasse non plus, il suffit de voir la façon dont le traite sa fille quand il tombe malade... On décidera finalement d'envoyer Pa' en Floride - le climat est meilleur -, Ma', "la mort dans l'âme", faisant le choix, dans son coin (son propre mari n'est pas au courant) de se rendre dans une maison de retraite. Avant cette nouvelle séparation, ils ont tout de même la possibilité de passer ensemble une journée à New-York : l'heure du bilan...

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Le ton du film est au début assez pince sans rire mais le rire disparaît à mesure que le film progresse et que l'on sent l'incompatibilité évidente entre parents et enfants... De la faute à qui ? Les enfants ne fréquentant plus guère leurs parents, il est évident que, pour eux, il s'agit plus d'une charge que d'une réunion familiale joyeuse... De leur côté, Pa' sans Ma' et Ma' sans Pa' s'emmerdent à mourir. Ils ont d'ailleurs presque l'air de croire que ce ne serait pas la pire des solutions. Du rire grinçant ne parviennent plus que les grincements. Heureusement, il y a ces retrouvailles en amoureux à Central Park, une balade improvisée en voiture et un petit tour dans l'hôtel de leur lune de miel - c'était il y a cinquante ans déjà. Le Pa', au départ, ne cesse de surveiller sa montre (ils doivent déjeuner chez l'un de leurs enfants avant que Pa ne prenne le train) puis peu à peu, la "glace va fondre" entre ces deux amants d'un demi-siècle. Les souvenirs affluent et McCarey, plein de légèreté pour éviter toute niaiserie, nous livre un portrait ultra touchant de ce vieux couple : véritable lune de miel 2, le retour, on sent de plus en plus que la lune de miel 3 sentira le sapin - aucune revanche, nan. C'est plein de tact, les deux sont pleins d'attention l'un pour l'autre, comme le monde alentour vis-à-vis d'eux (le patron de l'hôtel qui leur paie un verre, le chef d'orchestre qui interrompt le morceau pour attaquer une valse lorsqu'ils sont sur la piste...): un ultime hommage... avant que tout le monde (les enfants en particulier) s'en tape le coquillard. La scène finale, à la gare, a tiré des larmes de plume à mon coussin. Touchant dans sa justesse et sa simplicité, un film, au titre très caustique, qui remue notre petite conscience endormie. Sciant.      

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