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Barberousse est une merveille complète, assurément un des plus grands films d'AK, dans lequel il fait montre de son profond humanisme en même temps que d'une amertume violente. Assez éloigné de ses sujets habituels, c'est pourtant une sorte de somme de toutes ses inspirations : malgré le côté psychologique de la chose, on a droit à une des plus grandes mises en scène du maître, chaque séquence forçant systématiquement l'admiration. Impossible en effet de le prendre en défaut à une quelconque minute de ce film de plus de trois heures : on est happé de bout en bout, impressionné par cette maîtrise totale, par ce mélange de modestie et d'ambition, et par la beauté qu'il sait dégager de chaque situation.

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Nous voilà immergés dans une clinique de campagne, dirigée par Barberousse, médecin bourru incarné par le toujours génial Toshiro Mifune (jeu rentré mais hyper-expressif, le Bougon au Grand Coeur avec toutes les majuscules que vous voulez). Un jeune médecin urbain et ambitieux débarque là-dedans, et va se retrouver plongé dans cette cour des miracles ressemblant à l'antichambre de l'enfer : misérables mourant solitaires, pénurie de médicaments, folie et meurtre vont être son lot quotidien. Dès le départ, AK bouche tout horizon à son histoire : on sent combien le film sera âpre et sans concession, ne serait-ce que par cette constante utilisation d'un son de vent hurlant derrière chaque scène ; battue par les courants d'air, la clinique prend immédiatement des allures fantomatiques, ce que va confirmer l'utilisation des décors, poreux, à ciel ouvert, où chacun peut passer d'une pièce à l'autre pour contempler l'autre mourir. Pas de concession donc : le monde est horrible, et AK va nous l'asséner avec beaucoup de brutalité. Barberousse est une succession de tranches de vie (ou de non-vie, plutôt) qui mettent à chaque fois en avant une tare humaine : esclavagisme, ambition, vénalité, abandon des responsabilités familiales, lâcheté face à la mort,... le catalogue est effrayant. Mais, grande beauté du film, Kurosawa amène toujours avec finesse et profondeur un contre-point humaniste à chacune de ces séquences : espoir dans un monde meilleur, solidarité, beauté de la lutte,... Au final, on a l'impression, comme dans Dodes'ka-den par exemple, que le regard est extraordinairement empathique, plein de tendresse, sur ces pauvres êtres abandonnés de tous, y compris sur les plus négatifs d'entre eux.

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Mais si le scénario est passionnant, c'est surtout dans la mise en scène que Kuro atteint au génie. Chaque scène est scrupuleusement étudiée pour doper les atmosphères. Les cadres, très serrés, enferment les personnages les uns par rapport aux autres, sans jamais se départir de cette proximité palpable entre les êtres. Le sommet : un très long plan de confrontation entre le héros et une femme folle, qui commence par un cadre assez large qui les met chacun à une extrémité de l'écran ; au fur et à mesure que les deux se rapprochent, la caméra recadre sans cesse, pour ne laisser aucun espace derrière eux, toujours au plus près ; infiniment, la proximité se fait de plus en plus étouffante, jusqu'à cette série de gros plans sublimes, qui viennent au final cadrer un objet fatal (une aiguille qui va servir à tuer), dans lesquels on entend chaque souffle, chaque palpitation des corps. C'est magnifique. Les exemples ne manquent pas dans ce sens, avec ainsi cet autre cadre splendide sur un couple qui se sépare, dos à dos, avec les hésitations de rigueur, les demi-tours, les renoncements, tout ça rendu concret par la seule utilisation de la caméra et des profondeurs de champ. On dirait toujours que ce sont les acteurs qui déclenchent le mouvement de la caméra, et jamais l'inverse ; il suffit d'un tout petit mouvement des premiers (une fillette qui se redresse, un regard qui change) pour que la seconde bouge doucement : il en ressort une impression de minutie prodigieuse dans l'observation des comédiens, et un profond respect pour eux. Humain.

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On pourrait citer chaque trouvaille, tant le film est une succession de prouesses : un groupe de femmes appelant dans un puits l'âme d'un mourant (la métaphysique rendue concrète par un simple travelling, un simple contre-champ), une bataille de rue filmée dans la continuité, une utilisation du décor extraordinaire (le linge qui sèche dessine un labyrinthe dans lequel les sentiments, les âges, les contradictions entre personnages se mélangent). Mais malgré la virtuosité, le film reste d'une modestie exemplaire, cachant la plupart de ses effets par une discrétion remarquable : on met du temps, par exemple, à se rendre compte de l'utilisation des sons et de la musique. Les premiers remplacent les fonctions de la seconde : les personnages principaux n'ont pas de "thème" musical traditionnel, mais sont la plupart du temps associés à des bruits illogiques (une clochette, une percussion). Quand la musique apparaît, c'est avec une infinie délicatesse, pour rendre encore plus belle une atmosphère de neige, pour dégager discrètement un espoir possible dans cet univers morbide. Très lent, Barberousse est pourtant parfaitement rythmé, captivant de bout en bout. Kurosawa est le patron.

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