24 octobre 2009

L'Homme Tranquille (The Quiet Man) de John Ford - 1952

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Une merveille intersidérale dans la forme, une horreur dans le fond, on peut dire que The Quiet Man vous fait passer par toutes les émotions de la terre, vous laissant aussi lessivé qu'une serpillière en fin de course. On ne sait pas trop si on doit se révolter devant cette posture réactionnaire rance, ou s'incliner devant la beauté infinie des cadres ; pour ma part, le film m'a eu au finish : j'ai beau m'en défendre et me sermoner, j'ai passé un moment merveilleux devant ce film. Pour cette fois, Ford délaisse la rigueur et la modestie quasi-protestante de son cinéma, qui le laisse souvent derrière ses sujets ; il livre son film le plus personnel, le plus sentimental, et apparaît là-dedans enfin au grand jour.

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25 ans après The Shamrock Handicap, Ford revient donc dans sa chère Irlande, sur les traces de John Wayne, double du cinéaste, qui abandonne ses postures de cow-boy pour laisser place à une douceur charmante. Tout comme dans le film muet, le pays natal est envisagé comme un eden sur-protégé par ses habitants : si tu n'es pas d'ici depuis 96 générations au moins, si tu ne sais pas avaler cul-sec 30 hectolitres de bière, si tu ne vas pas à la messe, personne ne te dit bonjour. On se croirait en Lozère. On trouve que ce pays est bien inhospitalier et bas du front, mais Ford adore ça, lui, et ne se prive pas d'adhérer complètement à ce protectionnisme digne d'un De Villiers. Ses paysages, qui montrent une Irlande fantasmée pétaradante de couleurs et de douceur (une carte postale mouvante), ses habitants, tous alcoolos au grand coeur, sa façon même de montrer le village comme un lieu clos sur lui-même, tout indique que Ford se verrait bien terminer ses jours dans cet enfer de propreté et de traditions pourries. On peut rêver mieux comme vision du monde, mais on sent le cinéaste si sincère pour cette fois qu'on ferme les yeux, et on accepte la ringardise de la chose.

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Là où on tique tout de même un peu plus, c'est sur le discours concernant la virilité. En gros, John Wayne épouse Maureen O'Hara, mais voulant demeurer un "homme tranquille" et sans histoire, il refuse de réclamer sa dot au beau-frère brutal. Très vite, on le soupçonne d'avoir peur de se battre, et le film va dès lors multiplier les fines allusions sur la puissance sexuelle du pauvre John. En gros, si tu te bats pas, t'es une tafiole, affirme Ford avec une belle santé. Incapable de coucher avec sa femme tant qu'il ne s'est pas affirmé comme brutasse, Wayne va devoir faire face à son destin, avoir des couilles et abandonner toute vélléité de pacifisme. Dès lors que le gars accepte d'affirmer sa masculinité (entendez, se bourrer la gueule, traiter sa femme comme un objet et balancer des baffes à son beauf), tout rentre dans l'ordre dans le meilleur des mondes. C'est vrai, quoi, chacun sa place : la femme, soumise, un peu battue sinon c'est n'importe quoi, à genoux en train de faire le ménage ; l'homme au bistrot en train de chanter des chansons à boire et de se battre avec les autres. Ce discours immonde passe parce qu'il est traité dans la joie, mais tout de même on a un peu mal au sein devant cette vision antique du couple, de la famille, de la virilité. Le film est vraiment américain, dans le bon sens du terme, mais aussi dans le pire : éloge de la masculinité poussée dans ses plus vieux clichés, du nationalisme le plus raciste, de la famille la plus lisse, ça fait mal.

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Très enervé donc je fus, mais comme je le disais plus haut, The Quiet Man a fini par m'avoir malgré tous ces défauts parfaitement rebutants. La faute à cette mise en scène proprement extraordinaire : le légendaire sens du cadre et du rythme propre à Ford est ici mis au service d'une esthétique romantique absolument géniale. Chaque scène est sublime dans son filmage, dans son montage interne ; on dirait que chacune d'elles rentre directement dans l'Histoire du Cinéma. Le premier baiser échangé entre Wayne et O'Hara (parfaite, au passage) est dantesque : elle veut fuir la maison, ouvre la porte battue par le vent, le gars la rattrape par le bras, la fait rouler comme dans une comédie musicale, et tout est d'une puissance impressionnante, presque mythologique : l'amour concrètement montré par la seule mise en scène. Idem pour leur rencontre, un peu après, sous la pluie, d'un érotisme trouble (effet dont le film use souvent), où les vêtements mouillés mettent en valeur les peaux, les corps, dans une étreinte sidérante de beauté.

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Pour ce qui est des scènes de comédie, là aussi on s'incline : on connaît la mythique scène de bagarre finale (20 minutes de chaos), mais à la revoir on mesure vraiment tout le génie de Ford. Il manie à la fois l'action principale et 2000 autres petites "fictions" possibles, à travers une foultitude de seconds rôles tous attachants, tous minutieusement fouillés en quelques secondes (veuve excitée par la bagarre, prêtres abandonnant leur tache pour parier sur le vainqueur, bourgeois indifférent continuant paisiblement la lecture de son journal, etc etc, c'est surpuissant). Il en profite même, au passage, pour égrener quelques gags très fendards, comme ces baquets d'eau de plus en plus gros qu'on balance à la tronche de Wayne pour lui faire retrouver ses esprits. Ces 20 dernières minutes sont un condensé de ce qui se passe dans les 100 précédentes : un regard très ample sur la communauté, qui ne laisse personne dans l'ombre, profondément humaniste et tendre, et qui sait embrasser tout un univers avec une grande simplicité. Pour ça, on pardonne au film d'être d'extrême-droite, et on se laisse aller au simple plaisir de spectateur. De la grande grande école hollywoodienne, décidément, dirais-je à mon corps défendant.

[Retour sur les lieux du tournage de The Quiet Man 38 ans plus tard : Innisfree de José Luis Guerín]

Posté par Shangols à 11:54 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


Commentaires sur L'Homme Tranquille (The Quiet Man) de John Ford - 1952

allons…

Voir dans l'Homme tranquille un film d'extrême-droite est bien excessif. L'action se passe dans une campagne d'Irlande du milieu du XXe siècle où les traditions sont très ancrées. John Wayne incarne un Américain revenant au pays de ses ancêtres, il est l'homme moderne qui va se heurter tout au long de l'histoire à ces encombrantes traditions auxquelles il finira pourtant par se plier par amour ! Il veut Maureen pour elle-même et celle-ci lui en veut de ne pas réclamer son dû : son trousseau et sa part d'héritage. C'est elle qui l'obligera à lui mettre une bonne fessée et à se battre avec son frère ! Non ce film est plutôt bon enfant et je trouve mal venu d'accuser ces mœurs et ces traditions de manifestations d'extrême droite. Ce monde de braves gens qui boivent sec, apprécient une bonne bagarre, c'est une communauté aujourd'hui quasi fictive, un univers de conte.

Posté par Zorzi, 22 février 2012 à 15:33
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