dodes_arte4_1_Eh oui, il y a des films comme ça que l'on cherche à voir depuis des années (17 ans, ne cherchez pas pourquoi) et sur lesquels on finit par tomber au détour d'un bac shanghaien. Misère et grandeur dans un bidonville haut en couleur, aussi bien de par ses personnages que par la multiplicité des thèmes qu'il brasse : l'amour, la mort, la misère, l'adultère, la paternité..., l'amour encore et toujours, celui qui s'assèche, celui qui a du mal à être avoué, celui qui évolue...

Une ribambelle de personnages que nous côtoyons dans ce train imaginaire dans lequel nous embarque un Kurosawa qui enquille les saynètes sous des lumières de feu et dans un décor de fin du monde (qui n'est pas sans rappeler à posteriori L'Homme sans passé de Kaurismaki, un autre grand AK décidément); un adolescent qui se prend pour un conducteur de train et dont la pantomine nous sert de guide dans ce micro-monde entre imagination etdodeskaden4_1_ réalité, deux hommes ivres-morts soir après soir qui interchangent maison et femme, un père qui persuade ses cinq enfants illégitimes que le plus important est de le croire et de ne point écouter les racontars, une fille réservée violée par son oncle et qui tentera d'assassiner son flirt comme ultime preuve d'un amour qu'elle peine à avouer (elle avait peur que ce dernier l'oublie), un homme bourré de tics en pensant à sa mégère de femme mais qui la défend bec et ongle, une femme qui revient à son mari après l'avoir trompé et qui se rend compte qu'il est devenu aussi sec (sentimentalement et humainement) qu'un arbre mort, un clochard fainéant qui imagine la maison de ses rêves au côté de son enfant qui mendie pour nourrir son pater, un vieillard d'une grande sagesse qui calme les colères, confond les voleurs et redonne le goût de vivre aux plus désespérés...

dodeskaden5_1_Bref un monde fourmillant, qui, s'il donne parfois l'impression d'être constamment en "représentation" (un petit côté théâtral dans la mise en scène qui peut faire languir, il faut tout de même l'avouer), donne à voir un concentré d'humanité dans ses petites grandeurs et son immense décadence. Réalisant son premier film en couleur (et po de Mifune, mis au rencard après Barberousse...), Kurosawa soigne particulièrement sa palette de couleurs et son éclairage, avec des toiles de fond orangées du meilleur goût. Sans coup de sabre, il montre qu'il est avant tout un parfait entomologiste du coeur des petites bêtes humaines que nous sommes. Po déçu.   (Shang - 17/03/07)


criterion_20dodes_20kadenPDVD_015Un AK magnifique, effectivement, mais baigné dans une grande noirceur qui tranche étrangement avec le faux humanisme du propos. Si on pense, dans un premier temps, se retrouver dans une chronique douce-amère mêlant souvenirs d'enfance, chronique fantasmée et conte pour enfants, on se rend vite compte que le film est avant tout mené par une absurdité désespérée, et un regard sur l'humanité définitivement désabusé. Oui, ils sont jolis, tous ces petits personnages bigarrés peuplant ce bidonville; mais ils sont surtout irrémédiablement sacrifiés à l'autel de la modernité, de la violence du monde. Tout là-dedans n'est que déviance, folie, sombres impulsions sexuelles, méchanceté, jamousie, trahison. On a l'impression d'être immergé dans une sorte d'enfer sans éclat, au fond de l'Âme Humaine, et ce qu'on y trouve n'est pas glorieux.

criterion_20dodes_20kadenPDVD_010AK filme les corps pour mieux mettre à jour les âmes : des corps tordus (un infirme plein de tics, un aveugle, une femme enceinte embarassée par son ventre, des peux bleuâtres qui font ressembles les personnages à des morts-vivants...), des corps chancelants (ivrognerie, prostration). On pourrait croire à une sorte de portrait fellinien de la société, avec ces "freaks" attachants et hauts en couleurs : mais Kuro ne mange pas de ce pain-là, et préfère faire de ces tares les symboles d'une société bancale et monstrueuse. Kuro n'est pas un humaniste, ça se saurait, et même si Dodes'ka-den est assez nouveau dans le parcours de son oeuvre, on y retrouve ce regard désabusé sur l'humanité, cette absence de pitié dans le portrait des hommes. Le film est empreint d'une grande tristesse, d'une grande violence aussi, les choses les plus terribles (viol, inceste, mort d'un enfant, famine) prenant place dans une douceur d'exécution qui les rend encore plus affreuses.

criterion_20dodes_20kadenPDVD_011Car le film fait très souvent des écarts vers le burlesque, vers la clownerie, vers la légèreté. C'est vrai qu'on rit pas mal dans ce film, et c'est d'ailleurs un grand talent de savoir aussi bien méler farce et tragédie dans un seul mouvement. A chaque accès de noirceur, Kuro monte à la suite une de ces scènes légères dont il a le secret. Il avait raté ça dans Les Bas-Fonds (qui a plein de ressemblances avec ce film), il le réussit ici avec brio. Mais ce qui reste en tête à la fin de la projection, c'est une brutalité totale, une sorte de dépression latente, à l'image de ces toiles peintes hyper-théâtrales, d'une violence terrible (ces couchers de soleil rouge sang, ces bâtisses kitsch...) ou à celle de ce décor grisâtre qui semble gagner même les visages des acteurs. Mises à part quelques pointes d'espoir, très bienvenues d'ailleurs, on reste dans le sordide camouflé derrière des couleurs criardes. Dodes'ka-den est un cri de douleur qui se donne des airs de chronique innocente, et ce qui demeure en tête, ce sont plus ces cadres sur des arbres morts, sur de longues plages de silence, sur de la méchanceté, que ceux sur la beauté du monde. Le cheminement du simple d'esprit conduisant son tram invisible apparaît comme très symbolique de l'absurdité beckettienne du monde. Un film de grand dépressif revenu de tout, guère moins violent que les grandes oeuvres shakespeariennes d'AK. Grand, bien sûr.   (Gols - 13/10/09)

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