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Deux petites minutes et un concentré du génie de Godard. Une musique avec des violons tristes à mourir, une seule photo (enfin deux avec celle qui ferme la vidéo) aux couleurs saturées et dont certains détails sont plus ou moins recadrés (ci-contre la photo originale) et un texte absolument sublime, superbement écrit et qui résonne d'un sens profond. Si la Culture, c'est la règle, et l'Art l'exception, "tous disent la règle (cités en exemple : cigarette, ordinateur, tourisme, guerre...) alors que l'exception ne se dit pas : elle se lit (Dostoïevski, Flaubert), elle se compose (Gershwin, Mozart), elle se peint (Cézanne, Vermeer), elle s'enregistre (Antonioni, Vigo) ou cela se vit : Srebrenitsa, Mostar, Sarajevo; il est de la règle de vouloir la mort de l'exception, il sera donc de l'Europe de la Culture de vouloir la mort de l'art de vivre". On est littéralement cloué à mesure que l'on découvre les gros plans sur le coup de pied et les gens à terre. Godard de nous achever avec ces mots: "J'ai vu tant de gens si mal vivre et tant de gens mourir si bien". Ce "si bien", avec toutes les résonances de son sens en français, s'abat comme un couperet, on vient d'assister à une leçon, là encore dans tous les sens du terme. Godard en a toujours sous le pied -sans mauvais jeu de mot-, c'est simplement magistral.   (Shang - 02/04/08)


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Que dire de plus que mon camarade ? Et surtout que dire de plus que ces deux minutes sidérantes de beauté et de génie, condensé de la technique godardienne à l'oeuvre depuis une quinzaine d'années ? Une image d'actualité, une musique ravageuse (Arvo Part, si je ne m'abuse), un texte enoncé d'une voix d'outre-tombe, et ce mini-métrage dit 1000 fois plus de choses sur la violence moderne que n'importe quel film. Il y a un moment où tout ne peut que se résumer à ça : un pied qui va frapper un corps à terre dans une ville d'aujourd'hui. Face à la violence de cette image, disséquée avec une immense tristesse par le cadre, JLG se retire, découragé définitivement devant la mort de l'Art et de la Beauté. Il y a dans ce "simple" film une fulgurance rimbaldienne, une façon incroyable de condenser une pensée, un lâcher-prise d'une profonde émotion. Du coup, le "Je vous salue", plus qu'un début de prière, plus qu'un hommage empathique à travers les frontières, sonne plutôt comme un adieu, l'adieu d'un cinéaste qui n'a plus rien à ajouter au monde. Les mots resteront d'ailleurs à l'écran jusqu'au bout, et on sent que Godard est dépassé par l'émotion. Je vous salue Sarajevo, dans le fait qu'il arrive après tous les lourds films politiques de son auteur (toutes les 70's et une partie des 80's), est d'autant plus emblématique : il réussit à fondre dans un même mouvement les mots de la révolte, la musique du sentiment et "l'objectivité" de l'image d'actualité. Là où JLG saturait ses films de paroles et de sens, celui-ci est d'une épure desespérée, mais en dit bien plus long que ses essais maoïstes. Voilà la vraie politique, voilà le vrai sens de la fameuse pensée godardienne ("Le travellling est une affaire de morale") : regardez ce que l'homme fait à l'homme, regardez-le en prenant votre temps, en variant les points de vue, en contemplant les détails ; et dites après ça si vous avez encore quelque chose à ajouter. Un énième effort pour tenter de rappeler la Beauté à la vie, et un aveu d'échec d'une tristesse infinie. Un des grands chefs-d'oeuvre de Godard, indéniablement.   (Gols - 09/10/09)

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God-Art, le culte : clique