19069621_w434_h_q80Voir et revoir Scream procure à chaque fois le même plaisir délicieux de plonger tout entier dans un genre, dirigé qui plus est avec un savoir-faire impeccable par ce vieux briscard de Wes Craven. Le film semble recenser en 1h50 toutes les recettes du thriller horrifique, comme une somme ultime entièrement dévouée au fun et à l'entertainment. Dire que ça fonctionne serait en-dessous de la vérité : après Scream, difficile de revoir un autre de ces bons vieux "scary movie" des années 70/80 (au hasard, Friday the 13th), celui-là les contient tous, et arrive à plus à nous livrer la pirouette audacieuse de contenir en lui sa propre critique.

Car dès ce premier opus, et même si ça ne va pas encore aussi loin que les volets suivants, Craven ose le démontage systématique de toutes ses séquences, livrant un "méta-film" impressionnant d'ambition. Le film apparaît comme un recueil des recettes pour faire peur. Chaque scène porte en elle le décryptage de sa construction : elle nous montre comment elle va nous faire peur... puis nous fait effectivement peur. Craven prouve ainsi, tout simplement, que le film d'horreur n'est scream104pas résumable à ses ficelles ; même quand on connait tous les secrets de fabrication, on tremble encore. Le bougre n'y va  pourtant pas avec le dos de la cuillère : des chats intempestifs qui filent au pire moment, des plans "classqiues" qu'on voit venir trois secondes à l'avance (on sait presque toujours où est le meurtrier, et on a du début à  la fin un bon train d'avance sur les personnages), des copier-coller d'autres films (Halloween est la référence principale, mais aussi, comble de la mise en abîme, Nightmare on Elm Street du même Craven, brandi comme une référence)... Le film joue avec son public de fans, allant même jusqu'à énoncer clairement les règles du jeu usées du genre pour les utiliser dans la seconde suivante et prouver qu'elles marchent encore. Belle idée de faire de ses héros des consommateurs effrénés de VHS de série B : ils connaissent toutes les recettes, mais retombent dans les mêmes pièges (le type qui hurle au personnage de la télé : "attention, derrière toi !", alors que le tueur s'approche derrière lui). Il y a ainsi deux niveaux au moins de regard : on contemple des gens qui se font tuer pendant qu'ils contemplent des gens qui se font tuer. Assez vertigineux, quand même.

t_scream103Craven file la métaphore en surchargeant son film de personnages "médiatiques", ou fascinés par les médias, simples "geeks" américains moyens, qui ne sont plus les innocentes vierges servant de chair à canon dont on nous a habituées jusqu'à maintenant. Scream est un vrai film contemporain, c'est-à-dire un film néo-quelque chose, qui arrive dans un monde sur-informé, bercé par la série B, à qui on ne la fait plus. Qu'il arrive en plus, sur ce concept assez complexe, à servir un film spectaculaire et magnifiquement tenu, un pur divertissement de samedi soir, est épatant. Sous ses aspects un peu crétins, le film parvient à faire émerger quelques plans troublants, charnels, presque érotiques dans leur façon de montrer la mort : le masque munchien de l'assassin qui se reflète dans les yeux de sa victime terrorisée n'aurait pas déplu à Bergman, les petits cris de jouissance d'un jeune homme qui se fait poignarder sur la fin (j'en dis pas plus, il doit bien y avoir une poignée de gens qui ne l'ont pas vu) sont bien troublants, et tout cela semble bien plus une histoire de sexe que de meurtres. Il y a aussi des séquences d'une vaste ambition formelle, comme cette t_scream105idée de regarder une image qui a un léger différé avec la réalité, ou comme ce complexe écheveau de couches de lectures quand le meurtrier propose de jouer la vie de sa victime sur un quizz concernant les films d'horreur. Sur une idée basique (un tueur décime tout le monde, point final), Craven monte le concept le plus impressionnant qui soit, et ses premières tentatives sur l'intéressant New Nightmare sont poussées ici jusqu'à un point ultime. Du pur plaisir d'ado qui se double d'un discours très contemporain, totale satisfaction.