Alors là, les enfants, on va faire simple : on est dans le chef-d'oeuvre. La Vie Moderne est le plus beau film de Depardon, et connaissant la filmographie sans faille du maître, vous pouvez considérer ça comme une déclaration d'amour.

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Pour la 3ème fois, le gars reprend sa voiture et retourne rendre visite à ces vieux paysans du trou du cul de la France. Même intro, travelling avant sur fond de Requiem de Fauré, mais cette fois, la caméra est forcée de s'arrêter devant le troupeau de moutons qui traverse la route. Le ton est donné : après la timidité de l'opus 1, après la gène de l'opus 2, les paysans s'imposent dans ce troisième épisode, et le font avec l'éclat des légendes. Depardon filme ces fantômes avec un lyrisme qui ne se laisse jamais déborder, dans toute la force du mythe de la nature. Ce film laisse d'ailleurs beaucoup plus la place aux paysages, inscrivant dès le début les personnages au sein de la nature. Si on a encore droit à de nombreuses récurrences de la table de cuisine en insert, La Vie Moderne est tourné vers l'extérieur, vers l'espace. Et c'est justement cette nature qui s'exprime ici : celle qui domine (s'il pleut, les moutons resteront à l'intérieur), celle qui menace (sublimes plans sur les routes enneigées), mais surtout celle qui appelle : trop vieux pour sortir, les personnages semblent figés par cette inactivité qui les brise.

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Grands espaces, qui alternent avec ces bouleversants gros plans quasi-immobiles sur des "tronches" : un plan infiniment long sur un demi-sauvage qui regarde la télé, regard fou de tendresse sur un couple de frangins qui ont déjà un pied dans la tombe, cadre apitoyé sur une jeune fille (qu'on a vu vieillir au fil des épisodes) toute désemparée devant la difficulté de la tâche. Depardon est désormais à l'aise dans ce monde fermé, et se permet de laisser tourner même sur les moments de creux. On retrouve avec bonheur le Depardon photographe, avec cette particularité que la longueur du plan envisage une autre façon de regarder la photo. Il y a de splendides plans/portraits, notamment sur ce couple d'éleveurs à l'ancienne : cadrant d'abord l'homme, Depardon se lève pour cadrer aussi cette petite bonne femme qui s'agite autour de lui avec son assiette de gâteaux ; dès lors, on regarde fasciné un ballet de regards posés par la femme sur l'homme : à chaque question, elle regarde Depardon, puis son mari pour écouter la réponse ; et c'est quand lui la regarde qu'elle rayonne de bonheur et d'amour, et murmure une petite phrase. C'est sublime de beauté et de finesse, et en deux trois secondes, Depardon arrive à capter l'essence même de ce couple vieilli ensemble dans la rudesse. De même que pour cette famille à la limite du freaks, qui fait monter le chien méchant sur une chaise (il mord le fils, qui a l'habitude) pour compléter le tableau familial.

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On sent à chaque instant le réalisateur se regarder lui-même dans ce film profondément émouvant. S'il traite quand même d'un "sujet" (conflits des générations, perte d'un monde, douleur et mort), on voit bien que c'est lui-même qu'il interroge dans ces cadres apeurés en même temps que frontaux. Les racines paysannes de Depardon sont ici confrontées au monde réel, et le constat est rude : le monde qu'il décrit est fantomatique, voué à la solitude et à la douleur. Les jeunes générations sont bien là, l'humour aussi, et le film sait se faire parfois très léger et optimiste ; mais ce qui reste, c'est cette tristesse des choses qui meurent, cette amertume endossée par les deux frères dépassés par leur âge et par les jeunes générations. La fin est touchante comme c'est pas possible, travelling arrière sur cette nature qu'on n'a pas réussi à pénétrer complètement, et une petite silhouette qui disparaît dans l'oubli : un vieux paysan renvoyé à sa solitude. On dirait du Giono, c'est bien simple.  (Gols - 22/11/08)

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C'est simple, direct, frontal (ce qui est audacieux pour un profil), et sans vouloir trop me faire l'écho de mon camarade, on pourrait dire qu'on assiste à une vision du monde paysan qui n'en finit pas de mourir - à tel point qu'on se demande presque si dans cinquante ans, on ne finira pas par retrouver au fin fond de la campagne le dernier des agriculteurs âgé de quatre-vingt-dix ans, et Depardon (toujours en pleine bourre) de poser sa caméra pour un ultime plan-séquence muet de 90 minutes. Je dis cela en pensant moi-même à mon grand-oncle paysan dans l'Allier, disparu il y a environ une vingtaine d'années : j'avais déjà l'impression à l'époque d'assister aux derniers vestiges d'un monde. Ce monde n'est pourtant pas tout à fait englouti, il y a même encore des jeunes qui s'y collent, voire des gamins qui veulent faire comme leur pôpa (la famille de la photo ci-dessus), même s'il faut reconnaître que ce n'est pas vraiment l'optimisme qui prime... A tel point que quand la mère de cette même famille dit que d'ici-là "la vie des paysans aura bien changé", on a plutôt l'impression qu'elle voulait dire "aura disparu"... Tout s'amenuise, de ce vieux couple d'agriculteurs encore dans tous ses états d'avoir vendu ses deux dernières vaches, au troupeau de brebis des deux vieux frères qui partent, comme eux, en "peau de chagrin" (l'expression est particulièrement bien adaptée, si je peux me permettre une seconde d'autosatisfaction - pardon)... Ce qui pour ma part m'a surtout fasciné, c'est l'usage minimaliste de la parole, qui penche carrément parfois du côté du monde des interjections. Il y a comme un parler paysan universel fait de "ben oui", "broufff", "oh ben" (...), de soupirs, accompagnés de haussement d'épaules, de regards au ciel ou ailleurs, des sons pleins de fatalisme ou d'évidence comme s'il n'y avait pas grand-chose, finalement, à dire sur un métier où il est plutôt toujours question de faire. Certaines expressions expriment également en une phrase toute une philosophie, comme cette petite réponse glanée au hasard : "(Depardon) Elle les aime les brebis? -Ah ça oui, elle les soigne": un "soigne" dans lequel résonne le sens d'aimer, de prendre soin, de bien s'occuper d'elle, d'être vigilante... Bref, pas besoin d'en rajouter, tout semble dit, "compris" en un mot. Depardon parvient à donner la parole à un monde qui ne se livre que peu et où les longs silences valent bien souvent dix fois plus qu'un discours (je soupçonne d'ailleurs le plus vieux des frères d'être sourd, parfois, quand cela l'arrange - son visage restant de toute façon plus expressif et "parlant" qu'une parole lâchée pour rien).  (Shang  - 01/10/09) 

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