Décidément, une bonne pioche en ce moment dans les polars nippons des années 60, tant ce film des débuts de Hideo Gosha est extrêmement bien mené. On est pas si loin de Deux hommes à Manhattan du père Melville dans ce parcours linéaire d'Oida (Tatsuya Nakadai, toujours magnifique) qui le mène d'individus fourbus en individus brisés, d'endroits en ruine en endroits pourris. Notre homme qui était déjà au fond du trou (il sort en plus tout juste de prison après avoir écrasé en bagnole un homme et sa fille en vélo - la pépette a ses côtés n'étant pas sans reproche sur l'action) va faire l'expérience d'une vie, en dehors, où tous les coups (bas) sont permis. Il a perdu son job, sa réputation, sa femme et sa maîtresse, il ne pensait pas tomber plus bas : il va en plus se rendre compte que les valeurs de confiance, d'amitié, de solidarité n'ont plus vraiment cours dans ce monde à la ramasse. Seule une chtite fille qui s'accroche à lui en route est porteuse d'une étincelle d'espoir dans cette vie à l'agonie.

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Alors qu'Odai a pratiquement fini de purger sa peine, il croise en prison un gars qui lui propose, à sa sortie, de dézinguer trois types en échange d'un petit pactole. Odai n'a pas grand chose à foutre et décide de se mettre sur la piste des trois hommes. Il va se rendre compte en route qu'il n'est pas le seul vu que deux types hongkongais sont également sur les traces des trois lascars qui leur ont piqué 30 millions deux ans auparavant. Alors qu'Odai est sensé trucidé les types, il réalise non seulement qu'il n'a pas vraiment la foi mais en plus que les autres font le sale boulot à sa place. Rapidement, pris dans l'engrenage, il se retrouve surtout intéressé à comprendre ce qui se cache derrière tout ce bazar, et en particulier pour quelle raison le type en prison lui a filé ce contrat. Et ben tout ça, je vous le dis franchement, n'est po joli-joli...

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Outre une photo noir et blanc (sublime) d'une noirceur de pieuvre en colère, chaque décor apporte sa petite touche d'un monde en perdition : on retrouve les classiques salle de boxe, embarcadère glauque de port, casse de bagnoles ou boîte de strip-tease, mais aussi une station d'épuration (fantastique lieu pour tenter de tirer une histoire au clair - toute la séquence, dans le bruit mécanique des pompes, est absolument remarquable) et autre décor de centrale électrique où la mort plane dans chaque recoin. Odai, qui rapidement n'apparaît plus comme un tueur engagé pour flinguer les trois comparses mais comme un type curieux qui les avertit du danger, engage une sorte de course-poursuite contre la mort avec les Hongkongais constamment à ses trousses. Ce qui est génial (hum, on peut rire aussi) c'est qu'à chaque fois qu'un type va mourir, il a toujours 30 secondes pour vider son sac - c'est un peu systématique mais cela donne finalement l'impression que Gosha prend plaisir à aller jusqu'au dernier petit souffle de vie - l'agonie de la séquence finale est d'ailleurs, si on osait, digne d'A Bout de Souffle, mais bon, cela reste une vision personnelle, sûrement. Ce monde se meurt et Gosha jonche son film de cadavres qui avaient déjà perdu leur âme, que les hommes aient déjà perdu tout espoir en dehors de l'argent (le boxeur à la main cassée, le policier au destin brisé par la gonzesse d'un taulard) ou qu'ils mènent une vie pas très clean (l'homme qui prostitue sa femme pour survivre).

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Le petit éclat - et l'émotion, même si sur la fin le petit côté tire-larme n'était pas obligé, d'autant qu'auparavant dans le film Gosha avait été plus subtil - vient donc d'une gamine qui voit en Odai son sauveur. Pour lui, il ne peut forcément s'empêcher de penser à la chtite qu'il a écrasée malencontreusement et semble assumer jusqu'au bout son rôle de bouée de sauvetage (c'est un peu un "anti-M" (pas le chanteur, le Maudit). Je m'explique. Il y a un moment dans le film où Oida veut lourder la chtite et lui dit d'aller acheter un ballon. Quand elle revient et voit qu'il a disparu, elle lâche le ballon toute tristoune. Odai, tout ému, revient vers elle alors qu'on voit un plan du ballon perdu dans les fils électriques. Réminiscence langienne ou coïncidence ? Le plan est tout de même assez téléphoné...). Une gamine, aussi touchante que l'attention qu'elle porte à ses mouffles, responsable d'un tout petit poil de douceur dans un monde de brutes où les gens s'entretuent comme des bêtes... Un premier polar de Gosha qui, sans être non plus ultra original, force le respect.