Trois courts sur Tokyo qui finalement célèbrent chacun à leur façon la mise en scène d'un personnage qui s'enferme dans son propre monde. Le Gondry nous fait ressentir toute l'exiguïté des apparts de la mégalopole et teinte la fin de son film d'une belle poésie qui ne laisse pas de bois, Carax signe un conte grotesque et fendard qui a défaut de convaincre sur toute la ligne montre que le type n'est point tout à fait mort, et enfin Bong nous narre l'histoire d'une solitude qui va, par amour, sortir de son bunker... Difficile de toujours parvenir à vraiment cerner la "morale" de ces trois courts mais le style bien marqué de ce trio de cinéastes quarantenaires fait que l'on passe un bon moment - ce qui est finalement plutôt rare dans ce genre de productions, deux films étant souvent nases et celui du milieu moyen.   

Interior Design

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Un jeune couple rend visite à une amie de la gonzesse à Tokyo et squatte "quelques jours" en attendant de trouver leur propre appart. L'homme est venu présenter sa première réalisation - le mot série Z semble pour une fois presque gentil - et sa compagne a de plus en plus de mal à se sentir à son aise. C'est pourtant elle qui semble le plus avoir le sens pratique - jolie scène où elle s'encombre du fourbi qu'ils avaient laissé dans la bagnole qui est à la fourrière : elle traverse la ville avec plein de tuyaux autour d'elle ce qui la fait ressembler à un bizarre extra-terrestre de carton pâte - mais elle ne va pas tarder à, apparemment, douter de plus en plus et se transformer... en chaise. Les effets spéciaux de cette dernière portion sont très sobres et assez jolis, notre héroïne ne tardant point à se faire embarquer dans un appart où elle reprend de temps en temps forme humaine - bien aimé le locataire qui retrouve, sans trop se formaliser, la chaise dans la baignoire ou encore quand la tête de la femme apparaît juste derrière lui alors qu'il mate son ordi sur cette chaise en bois "humaine" - on penserait presque, dans cette promiscuité des corps qui s'effleurent, au Locataires de Kim Ki-Duk. Une fin "kafkaïenne" très mignonette en tout cas.

Merde

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On ne dira jamais à quel point notre ami Carax a le sens des titres et celui-là est peut-être l'un des plus beaux (Balmer, l'avocat délirant de Merde, traduisant les paroles de son client : "Il dit s'appeler "Merde" ce qui ressemble d'ailleurs beaucoup au mot français "merde" (3 heures après, j'en ris encore)). Dès l'entrée en matière, l'on retrouve l'enfant terrible du cinoche de cheu nous en pleine bourre avec cette sorte de travelling en caméra portée suivant notre gars Merde qui se conduit, justement, comme une merde sur les trottoirs de la cité nippone : il pique la béquille d'un unijambiste, pousse les gonzesses comme un malpropre, tire le pognon des uns ou les fleurs des autres pour les bouffer ensuite; Lavant adopte une démarche hallucinante, genre de Quasimodo moderne (ça veut rien dire mais j'ai po mieux...) - ses sorties de la bouche de métro sont sublimes, une vraie gargouille vivante - avant de disparaître dans les tréfonds des égouts. Il ne va po tarder à péter complètement un plomb en balançant des grenades à l'envi lors de sa sortie suivante, genre de gigantesque feu d'artifices mortel qui va forcément créer la panique - Buñuel aurait surement adoré. Moins aimé le procès final un peu longuet avec ces trois ou quatre écrans "splités" - Carax veut faire du Jack Bauer mais pourquoi donc? - mais les séquences en langage "merdique" (il me semble que Carax lui avait même donné un nom mais cela m'échappe) m'ont littéralement plié en quatre : Balmer et Lavant s'amusent comme des gamins à inventer ce langage, en se collant, de temps en temps, sur leur propre tronche, de grosses bafasses; cela a tout de la plaisanterie de mauvais gosse mais faut reconnaître qu'il fallait oser. Entre la farce grossière et une certaine noirceur caustique ("Pourquoi j'ai tué tout ce monde? Parce que je ne supporte pas les gens innocents..." - Misanthropie, quand tu nous tiens...), une oeuvre peu commune et dans laquelle on prend finalement un certain plaisir à marcher...

Shaking Tokyo

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Un "hikikomori", c'est en jap, un type qui vit totalement reclus chez lui. On en tient là un beau spécimen puisque ce dernier a la particularité de ne point être sorti de chez lui depuis 10 ans (il commande tout par téléphone et n'ose jamais croiser le regard du livreur) - autre signe particulier : adore s'endormir sur les toilettes ce qui stimule ses rêves... Sinon chez lui, c'est "flac" comme disait mon père ave l'accent, tout est super bien en ordre. Mais vlà t'y po qu'un jour, alors qu'il ouvre la porte au livreur de pizza, son regard tombe sur une jarretelle sexy en diable : il lève son regard, j'aurais fait pareil, pour regarder la fille belle et rayonnante comme tout. Alors que les tremblements de terre se font de plus en plus menaçants, notre homme décide de partir à la recherche de la gonzesse dans un Tokyo désert, digne de la séquence du début dans Open your Eyes : il se rend compte que tout le monde, dorénavant, reste entre ses quatre murs... (les livreurs sont des robots souriants comme des gros nases) - ben c'est gai, Tokyo, tiens, après les apparts de 3 mètres carré et Mr Merde dans les égoûts, on sent bien le renfermé...; Le final qui décoiffe est malgré tout un peu convenu et attendu - mais mimi, certes. Bref, trois oeuvres pas désagréables et d'une certaine originalité "stylisée".   (Shang - 15/05/09)


Bien d'accord avec mon camarade : ces trois courts sont aussi agréables les uns que les autres et permettent de se rendre compte de l'évidente personnalité de chacun d'eux. Notons au pasage que, pour une fois, on fait dans le pointu en matière de casting : Gondry, Carax, Bong, trio rêvé pour explorer le cinéma contemporain dans ce qu'il a de plus audacieux, et Tokyo semble effectivement être le lieu idéal pour mettre en place la modernité de ces trois cinéastes.

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C'est quand même le père Léos qui sort le plus brillament du lot, avec son film néo-punk absolument irrésistible. Que ce soit au niveau de l'idée-même qu'au niveau de la réalisation, Carax arrive exactement où on ne l'attendait pas, et fait preuve d'un talent éclatant. Mon camarade a bien résumé les émotions contradictoires qui émergent à la vue de cet objet étrange : peur, humour, jubilation nihiliste, auxquels j'ajouterais une curieuse impression mortifère qui fait froid dans le dos. Carax est dans le prolongement de Pola X avec ces ambiances noires de chez noir (décors sordides, goût pour l'ombre et les corps cassés, déclaration d'indépendance clamée haut et fort), mais sait habilement en prolonger les possibilités de style. C'est finalement lui qui est le plus proche de la commande (rendre compte de Tokyo), puisqu'il filme aussi bien la ville (sublime travelling effectivement le long des trottoirs, mais aussi immenses immeubles remplis d'écrans) qu'une certaine histoire du cinéma nippon : Godzilla plâne sur l'ensemble (le gars reprend même la musique originale), ainsi que cette thématique récurrente des dangers de la radioactivité (les Japonais ne sont jamais vraiment sortis d'Hiroshima, et ont même inventé un cinéma fantastique entièrement dédié aux séquelles de la bombe). Merde est un être mutant, détruit, déviant, mais qui endosse son horreur avec une franchise, voire une naïveté, qui en font un parfait punk rigolo. Le film est drôle et ricanant, parfaitement filmé (bien aimé pour ma part ces split-screens innatendus lors du procès, qui multiplient l'espace tout en nous laissant à deux centimètres du visage horrible de Lavant) et bien barré. Carax is alive.

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Si les deux autres films sont un ton en-dessous, ils n'en sont pas moins intéressants, entre le Gondry qui adoucit un peu son style parfois trop baroque pour servir un portrait de solitude très touchant, et le Bong à la mise en scène millimétrée, à l'orée d'un fantastique "ordinaire" qu'il possède très bien après The Host. On sent que les trois gusses ont pris la commande au sérieux et ont mis beaucoup d'eux-mêmes dans leurs courts-métrages. C'est tout à leur honneur, et on rêve de voir maintenant d'autres villes subir le même traitement (Albi, avec Guiraudie, Lynch, et Des Pallières... proposition...)   (Gols - 27/09/09)