uk_00_58_12J'ai toujours eu beaucoup de tendresse pour ce minuscule film je le reconnais très oubliable dans la riche carrière de Truffaut. Je ne sais pas, un charme indéfinissable, qui n'a rien à voir avec la réalité, qui tient presque plus au rêve qu'à la chronique naturaliste. Quitte à être pédant, j'ai bien l'impression que je l'aime justement plus pour ses ratages que pour ses réussites.

Truffaut, pour cette fois, échoue totalement à percer le mystère de l'enfance. Il peut se le permettre, cela dit, après avoir réalisé quelques-uns des plus beaux films sur le sujet, des 400 coups à L'Enfant sauvage. Si bien que ce ratage-là ressemble bien à une volonté de sa part : peu lui importe la véracité des faits, peu lui importe que ses mômes soient crédibles comme acteurs ou qu'on puisse les croiser dans la rue. Le monde de l'enfance décrit dans L'Argent de Poche est un monde fantasmé, la vision d'un homme vieillissant qui se retourne sur son passé et en sert une vision angélique. C'est un film sur le fantasme, et de là une présentation, vibrante d'émotion, de l'enfance que Truffaut "voudrait voir" réelle. Difficile en effet de croire en ces petits galopins mignons comme tout, qui s'amusent à des tours pendables uk_00_14_17(sauter du 6ème étage, entrer au cinéma par effraction, jouer aux coiffeur sur son camarade de classe, ou raconter des histoires cochonnes dans la cour de récréation) mais restent toujours bien polis, bien propres sur eux. Truffaut réalise avec eux un mix entre Les Pieds Nickelés et Le Petit Nicolas, autrement dit une historiette qui évite soigneusement les sujets qui fâchent. Au son d'une chanson mignonne de Trénet, les petits garçons et les petites filles vivent dans un monde coloré et innocent, certes ça et là teinté de gravité (ça parle aussi de parents divorcés et absents, de la difficulté de la vie, du temps qui passe trop vite), mais toujours tourné vers la lumière et le bonheur. Truffaut se met à la hauteur de ses petits héros, tentant de transcrire leur vision des choses (la séquence de cinéma avec l'acteur siffleur est très réussie dans son innocence), mais échoue franchement dans cette tentative : il regarde l'enfance comme un monde perdu à jamais pour lui, et du coup L'Argent de Poche est un film très triste, très mélancolique, plein de regrets.

uk_01_13_37Seul contrepoint à cette candeur générale : le "cas social", môme sacrifié battu par ses parents, véritable retour à la case Doinel qui apparaît comme une tache cauchemardesque dans le film. Le monde des petits est pur et beau, mais il est aussi plein d'embûches, voire d'horreur, et Truffaut le souligne délicatement avec ce personnage très joliment dessiné : son errance finale dans la fête foraine est une sorte de trou dans le film, une parenthèse grave bienvenue dans la joie ambiante. A la suite de ce môme, les adultes sont les vrais enfants du film. Stévenin l'a bien compris, qui joue avec une grâce naïve un adulte qui a encore un pied dans l'enfance, encore empli de convictions pures et grandes, encore émerveillé devant les choses de la vie (il a droit à un plan sublime lors de l'accouchement de sa femme : son regard sur son bébé est à tomber de candeur). Les autres sont à cette hauteur : dans le pire des cas irresponsables et violents (la mère indigne), dans le meilleur tourmentés par la vie, inconscients de leur autorité, ou juste légèrement déconnectés du réel. Tout ça, enfants et adultes, fait de L'Argent de Poche un moment hors du temps et de la réalité, et pourtant vibrant de vie et de sincérité. Un peu comme ces comédies musicales américaines de uk_00_01_10la grande époque, artificielles mais touchant pourtant à quelque chose d'oublié, d'enfoui, de perdu. La grâce. La maladresse de Truffaut, son échec à retrouver l'essence de son enfance, son désespoir d'être passé à côté de ce monde idyllique (lisez sa bio par de Baecque et Toubiana, superbe) font de ce film un trésor précieux, douloureux et intime. J'adore.

Tout Truffaut : clique et profite