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Ah ce cher Frank Capra, éternel optimiste croyant qu'un jour l'humanité, les "Faibles", pourront accéder à un havre de Paix, alors que les plus farouches, les plus sauvages, les plus cupides se seront entredéchirés, auront tout maziblé (mot bourbonnais, désolé, parfois cela remonte à la surface sans prévenir)... On est en 1937, mais Frank Capra sait déjà qu'il y aura la guerre, qu'il y aura la bombe atomique ("I saw the machine power multiplying, until a single weaponed man might match a whole army"), que l'homme est une brute, Frank Capra sait et invente pour nous un paradis cinématographique pour ne point nous faire perdre espoir : grand morceau de violon, rideau. Difficile de rester lucide après la vision de Lost Horizon tant l'on a eu droit à notre lot d'aventures (les avions qui décollent alors que trois millions de figurants chinois courent dans tous les sens, le crash de l'avion de nos héros digne de Lost (si on exagère), la marche forcée dans les montagnes...), d'histoire d'amour idyllique et déchirante, de sagesse (le grand lama), de décors somptueux (un Shangri-La hollywoodien grandiose), d'utopie... Il y a en plus le petit côté touchant du film "perdu en partie" et reconstitué avec un très grand soin, comme si l'univers de Capra avait miraculeusement été sauvé de l'oubli, de la destruction. Bref deux heures d'une petite musique du bonheur signée par un grand maître. On pourrait aussi être éventuellement un peu caustique, juste pour la forme.   

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Bon parce que ce paradis, c'est quoi exactement : un monde de paix, un monde où le commerce équitable est devenu réalité, un monde sans crime, un monde où l'on peut gentiment demander à son voisin de lui emprunter sa femme ce qu'il se doit d'accepter avec amabilité (la femme, elle, n'a pas voix au chapitre, c'est le Paradis, clair (... hum, ça va...)), un monde où chacun fait ce qu'il veut ou il veut mais où les gens sont tellement super heureux qu'ils sont pour la plupart artisans - aucun supermarché alentour, tranquille -, un monde où les gamins apprennent tous les jours en plein air le répertoire entier d'Hubert-Felix Thiéfaine, un monde où l'on peut vivre jusqu'à plus de deux cents ans parce que tout se fait... dans la modération... ooooohhh? (cri de déception) Et oui, il ne s'agit pas de torcher toute la bouteille de téquila d'un coup ou de faire la fiesta toute la nuit, faut rester zen en tout. C'est vrai que cela pourrait paraître presque un peu chiant à la longue; pourtant la plupart des personnages y trouve son bonheur : la prostituée mourante et fardée trouve une seconde jeunesse, le paléontologue ultra speedé et méfiant devient doux comme un agneau, le plombier reste plombier, notre héros trouve l'amour... Seul son frère est un vrai chieur, ne voulant pas accepter ce "bonheur à portée de la main" - ben oui l'être humain en veut toujours plus et ne peut pas se contenter du paradis : faudra toujours qu'il ait envie de bouffer un morceau de pomme. C'est là tout le drame de l'humanité... -  même si on peut faire preuve d'empathie pour le frère vu qu'il n'y pas une salle de cinoche à 1000 km à la ronde... Mais bon, c'est juste pour être caustique, on s'entend.

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Parmi les autres personnages, il y a donc le Grand Lama - Serge -, un mélange d'E.T. et de Léo Ferré, plus sage et plus ridé que le père Fourras. Son discours clairvoyant est un grand moment d'humanisme, de foi en un monde apaisé en ces années de crises et de doute. La procession lors de son enterrement est elle-même visuellement assez impressionnante même si la séquence a été écourtée au montage (à découvrir en intégral dans les bonus du DVD, si je peux me permettre). Parmi les autres plans magiques, il y a la baignade nue de l'héroïne (Jane Wyatt, des yeux transparents comme l'eau claire) et la petite musique qui accompagne chacune de ses apparitions (elle a attaché des mini flutes à la queue des pigeons - c'est tout de même diablement plus malin qu'une harpe ou une contrebasse, par exemple). Pleine de sérénité, son visage épanoui est un appel à l'amour paisible. Pour que notre héros, Robert Conway, se rende compte que ce rêve est accessible, il lui faudra connaître à nouveau le pire des cauchemars, mais la foi demeure plus forte que tout chez les braves... Capra croit encore et toujours au bonheur et même si ce film possède peut-être un peu moins de passion et d'énergie que Mr Smith ou It's a wonderful Life, il serait bien dommage de ne pas se laisser tenter par ce petit coin de paradis filmique. A chacun d'y trouver son bonheur, à sa façon, de croire en son Shangri-la, là-bas, quelque part...