A partir de l'exode de 1940, Téchiné, en dehors des séquences d'ouverture et de clôture de son film, réalise un film intimiste, presque en huis-clos, confrontant deux personnages que tout semble opposer au départ :  une jeune institutrice veuve, femme à principes, qui n'a d'autres volonté que d'imposer ses règles, et un jeune homme, illettré, plus habitué semble-t-il aux vagabondages et aux instituts de redressement qu'aux bancs de l'école. Dans ces temps troublés, cet être insaisissable, ingénieux, va peu à peu fissurer le monde de certitudes dans lequel s'est enfermée l'instit.

p1

Téchiné faisait à propos de son film le commentaire suivant : " Faire de nous des êtres humains exige beaucoup de culture. Faire de nous des bêtes en exige encore davantage. Ce paradoxe ne se présente-t-il qu'en temps de guerre ou se retrouve-t-il dans la plupart de nos actions, voire dans toutes? Il produit en nous une lutte ambiguë dont dépend notre identité. C'est ça l'apprentissage." Beau projet, d'autant que cet aspect, propre surtout au personnage de Béart, pourrait se décliner également aux deux enfants; ces derniers font à la fois l'expérience des réalités de la vie - autrement dit la mort... - (le cadavre de l'Allemand que le chtit découvre dans le champ, le mimétisme de la chtite qui reproduit la position des cadavres lors du bombardement) mais également de l'amitié, des trahisons, des premières désillusions (le jeune garçon envoie paître le chtit en lui disant qu'il ne voudrait pas d'un frère comme lui, mais aussi la chtite qu'il renvoie dans ses quartiers alors qu'elle joue "au prince et à la princesse") ou encore enfin de la prise de responsabilité (belle scène où le chtit avoue aux gendarmes que le jeune garçon pris en flagrant délit est un "ami" alors que l'instit reste silencieuse). Téchiné concentre au maximum sa trame sur ces quatre individus, mais c'est également un peu la limite de son scénario qui a du mal à rebondir. Ses personnages n'ont jamais la richesse, ni la profondeur (allez, au hasard) de ceux des Roseaux Sauvages ou de Ma Saison préférée, et la trame s'enlise un peu à mesure qu'un retour à une certaine normalité s'installe dans la maisonnée. Peut-être aussi est-ce dû aux acteurs que l'on sent parfois un peu trop rigides dans leur comportement - Béart passe son temps à faire la gueule pendant que Gaspard Ulliel fait un peu trop le chien fou. Le film, sans être déplaisant, manque de rythme, comme si la trajectoire des deux personnages était un peu trop linéaire et attendue.

p3

Un Téchiné en petite forme donc, cette seconde vision confirmant point par point la première, comme si les étincelles de ce couple réuni par le plus grand des hasards avaient finalement bien du mal à prendre.  (Shang - 01/04/08)


les_egares_2002_referencePas d'accord avec mon camarade, qui passe ce me semble à côté de l'aspect onirique de cette histoire. Pour moi, voilà encore un très beau film de la part de Téchiné, qui ne cesse de tracer une voie modeste et sensible dans le cinéma français. On peut craindre, aux premières séquences, une lourde propension à la reconstitution qui lui siérait mal. Après un long travelling, assez hallucinant et magnifique techniquement, on suit les péripéties d'un convoi de réfugiés en 1940 sur une route de campagne. Ca sent trop le costume recherché, le figurant perdu, pour être vraiment intéressant, et on tremble que Téchiné ne tombe dans un académisme poussiérieux qui cadrerait mal avec la modernité qu'il a su trouver depuis Les Roseaux Sauvages. Heureusement, on est vite détrompé : après cette intro chargée, le film nous amène très délicatement sur les chemins de l'intimité, et c'est bien plus réussi.

Odile (Emmanuelle Béart, sobre et filmée amoureusement) et ses deux enfants sont entraînés au sein d'une forêt étrange sur les tracesvlcsnap_2009_09_12_21h16m25s214 d'une sorte d'elfe innocent (Gaspard Ulliel, une présence effarante, la nature faite garçon, comment mon gars Shang peut-il mettre en doute ce corps cinématographique par excellence ?!!). On comprend alors vite que c'est beaucoup moins la vérité historique que la symbolique initiatique qui intéresse Téchiné. Passage dans des herbes folles pour déboucher sur une sorte d'Eden coupé du monde, d'où toute intervention extérieure sera bannie, recentrage sur les corps et les visages, précision des dialogues : voilà un film de personnages, de comédiens, qui a l'audace de s'appuyer sur un contexte historique fort (l'occupation allemande) pour mieux l'expulser hors-champ, affirmant ainsi encore plus fort que d'habitude le cahier des charges de Téchiné : filmer l'intime plus que l'arrière-plan, l'émotion plus que le message. L'Histoire intéresse au final peu le bonhomme, malgré les occurences de ces images d'archives qui renvoient au réel de la guerre : elle n'est que le produit dopant des sentiments, qui rend encore plus forts les sentiments intérieurs qui animent les personnages.

Les Egarés déploie ainsi toute une grammaire du conte de fées (depuis la voix off de la fillette qui raconte tout ça comme une aventure jusqu'aux nombreux animaux paradisiaques, lapins, fouines, grenouilles), et on sent concrètement cet isolement du monde. Les 3/4 du film jouent sur lles_egareses minuscules faits qui émaillent al vie des ces quatre "égarés" vivant une aventure fraternelle, amicale, amoureuse loin des bombes ; on entend les bombardements au loin, mais presque plus comme des battements de coeur que comme des menaces réelles. Odile replonge en enfance à la suite de ses enfants et de cet ange qui les prend sous sa coupe, découvrant la simplicité des choses (le vin, le repas, l'écriture, l'innocence, l'amour) comme une première fois. La scène de cul, en ce sens, est formidable, une des plus belles assurément de ces dernières années : des corps scrutés au plus près avec une simplicité naïve, ce garçon qui aborde la chose avec une joie directe, et cette découverte heureuse de l'autre (même Odile découvrira un nouveau truc, je vous laisse découvrir ça). Si bien que quand le monde adulte refait surface, c'est presque violent, à l'image des ogres des contes. Une douceur, pourtant, imprègne le film tout du long, presque jusqu'à la fin. C'est sûrement grâce à ce brio qu'a toujours Téchiné pour filmer la nature (ici, une forêt agitée par le vent, d'un vert sublime), et à cette façon de diriger les comédiens vers le murmure, vers l'immobilité, vers les sentiments doux.

vlcsnap_2009_09_12_20h56m39s131On aurait presque envie que le film soit amputé de ses dernières minutes, dans lesquelles une certaine trame vient rejoindre ce style onirique si touchant. Mais après tout, Téchiné a sûrement eu raison de rompre le charme : la réalité rattrape le rêve, la mort double la vie, et le film y gagne en réalisme, même si mon romantisme aurait préféré rester dans l'amour paradisiaque déconnecté du monde. En tout cas, voilà un film d'une belle pureté, profondément sentimental, qui n'est sûrement pas un chef-d'oeuvre, mais qui vous reste en tête comme une chanson mélancolique, comme un rêve enfoui.   (Gols - 12/09/09)