ombre_des_foretsBaisse d'inspiration évidente de la part de Martinet après l'énormissime Jérôme : c'est comme si tout le jus de l'auteur avait été dépensé dans la pavasse infernale, et qu'il ne restait dans L'Ombre des Forêts que quelques braises mal éteintes. Martinet surfe pourtant dangereusement sur les mêmes ambiances, sur les mêmes motifs : des villes à l'orée du fantastique à la Kafka, où chaque élément de décor est inquiétant, sale, triste ; des personnages "parallèles" qui n'ont pour caractère que d'être seuls, déments, désespérés, déjà à moitié morts ; une prose impressionnante, complexe, touffue... Mais c'est comme si l'écrivain ravageur était ici gagné par une timidité qui ne convient pas à son sujet. On voudrait une vraie colère, un fiel débordant ; on n'a qu'une tristesse légèrement assagie, certes souvent touchante, mais manquant de la puissance visionnaire dont a su faire montre Martinet dans son chef-d'oeuvre.

Trois personnages, ou plutôt trois ombres de personnages : "Monsieur", solitaire absolument abandonné au désespoir, passe son temps à le perdre en monologues intérieurs nihilistes, sous la surveillance obsessionnelle de Globe sale, une applique qu'il prend pour un tortionnaire (oui, je sais...) ; sa bonne, Céleste (prénom qu'on soupçonne chargé d'un poil d'ironie), fascinée, amoureuse, autant que remplie de haine pour lui, alcoolique asexuée en train de mourir sur sa moquette ; et Rose Poussière, rescapée des camps, à la recherche de quelques bribes d'amour, et objet sexuel du personnel de l'hôtel où elle vit... Inutile de dire qu'on n'est pas tout à fait chez les Bisounours. Le "ballet" auquel se livrent ces trois-là, qui ne se rencontreront pas, qui resteront chacun dans leur monde intérieur déviant, dans leur misère sociale, dans leur crasse éternelle, est d'une précision diabolique : c'est que Martinet excelle comme toujours à enfoncer les êtres dans la merde la plus profonde, occultant soigneusement toute issue pour dresser le portrait d'un monde horrible, sans espoir et sans amour. On est très souvent happé par cette vision punk, par ce malheur qui explose dans les phrases, et il y a des sentences qui font franchement froid dans le dos.

Mais la construction d'ensemble, très répétitive, très raide aux entournures, manque de finesse. On dirait que Martinet n'arrive pas à se fixer sur un style précis, à rester sur un seul axe, et du coup on est trop trimballé dans tous les sens, entre comédie acerbe et poésie romantique, entre monologues intérieurs et scènes de dialogues, entre longues phrases étouffantes et rythmique rapide. Un chapitre sans ponctuation alterne avec de plats passages factuels, quelques fulgurances voisinent avec des tournures mal gérées, un peu bâclées; tout ça manque clairement d'homogénéité, et finit par manquer son but : vous retourner le coeur. On sent le projet, en filigranne, et on constate que Martinet parvient souvent à quelque chose de bouleversant ; mais l'ensemble manque de trash, finalement, manque de ce génie qu'on connaît chez l'auteur de Jérôme. A lire, de toute façon, pour cette langue unique et pour vérifier que l'existence est une chienne.