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On traite souvent Carné avec dédain dans ce blog, alors autant reconnaître également quand il réussit ses films. Hôtel du Nord est vraiment charmant, de ce bon vieux charme surrané qui gave la plupart du temps et qui ici fonctionne bien. Encore une fois, c'est presque contre Carné lui-même que le film se bat : on dirait que le gars tente par tous les moyens de couler son film, mais que tout lui résiste. Parce que côté mise en scène, c'est comme toujours d'une indigence rare. Ras le bol de ces films de studio bourgeois sur-subventionnés, pourvu à tous les postes de détenteurs d'un savoir-faire lisse et sans esprit : tout est propre là-dedans, jusqu'aux trottoirs de Paris, jusqu'aux prisons, jusqu'aux costumes des putes miteuses. Carné est décidément un cinéaste qui a peur de l'extérieur et du monde réel ; ça pourrait être touchant, si on ne sentait derrière cette timidité un aveuglement gênant. Tourné en 1938, Hôtel du Nord met son point d'honneur à éviter le sujet du jour (un dessin ?) : mis à part pour quelques détails (un enfant orphelin qui tressaille à chaque coup de tonnerre), on reste dans la sage évasion romantique, enfermé dans des studios gigantesques au lieu d'affronter la vie comme elle est. C'est d'autant plus dommage que, dans les rares plans de transition où Carné sort un peu prendre l'air dans le VRAI Paris, pas celui fantasmé par Trauner, on sent un vrai regard sur les gens : un clochard endormi sur un banc, une rivière aux berges populeuses... Peut-être que Carné, avec un peu plus de glaouis, aurait pu être un vrai cinéaste d'extérieurs, finalement. En l'état, il reste bien planqué loin du monde.

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Mise en scène à peu près nulle donc, ce que confirment les faux raccords devenus figures de style dans le cinéma de Carné. Les champs/contre-champs dans la plupart des dialogues sont montés vraiment en dépit du bon sens, avec un sommet dans la rencontre nocturne entre Annabella et Jouvet : obeservez la disposition de la lumière, on a presque l'impression de voir le technicien se démener comme un diable pour courir d'un personnage à l'autre. C'est un grand n'importe quoi technique, Carné se reposant comme d'hab bien confortablement sur le talent de ses acteurs et sur la finesse de son scénario, plutôt que de tenter le moindre effort de son côté.

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Mais voilà : cette fois-ci, il a bien raison de faire confiance à ceux-ci et à celui-là. Côté acteurs en effet, c'est vraiment un plaisir total. Le film est chargé de nombreux caractères tous savoureux, et auxquels la trame laisse toute la place : depuis les rôles importants (Annabella, dans un emploi de jeune première casse-gueule qu'elle dope haut la main ; Jouvet en petite frappe grandiose, une diction admirable, et une construction de personnage à la Stanislavski avec cette silhouette main dans la poche et chapeau glamour sur la tête) jusqu'aux plus petits (la palme sans conteste à Bernard Blier, immense en cocu minable, qui a une scène de pleurs historique ; mais Perrier en homo subtil, Aumont en tueur romantique ou la toujours bouleversante Jane Marken en patronne maternelle sont également parfaits), on a une vraie sensation de troupe, d'osmose entre les acteurs. La pile électrique du groupe, c'est Arletty, la gouaille bien en place, un accent impayable, une boule d'énergie en roue libre parfaitement hilarante : à elle seule, elle amène le drame vers la comédie, genre qui sied définitivement plus à Carné que ses pâlottes histoires romantiques à la Quai des Brumes. Le plaisir est là, presque sans que Carné ne puisse intervenir dans la chose : dans cette note juste entre les protagonistes, dans cette sensation de vie ébouriffante qui circule là-dedans.

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Et puis il faut reconnaître que Jeanson, aux dialogues, est un autre maître que Prévert. Certes, c'est encore une fois un scénario qui déifié bêtement le bon mot au détriment de la vérité des dialogues ; mais les formules de Jeanson sont vraiment bien écrites. On ne compte plus les grands moments, les grandes phrases, surtout prononcées par des interprètes aussi grandioses (Jouvet qui sussure, tout ballot : "Faut-y que j't'aime pour qu'tu m'obliges à t'le dire"). C'est du bonheur facile, à bon compte, mais ma foi pourquoi bouder son plaisir ? Bref, ça m'arrache un bras de l'avouer, mais j'ai passé 1h30 dans la douceur et l'admiration, en versant ma petite larme là où il faut et en me tapant sur les cuisses aux bons moments : une sucrerie vintage qu'on aurait tort de bouder.