Je ne m'attendais pas à être aussi renversé par ce petit court-métrage fulgurant. On est là face à un pur chef-d'oeuvre, qui condense en 18 minutes une richesse et une profondeur incroyables. On ne voit pas la chose arriver dans les premières minutes : un garçon feuillette l'album d'une certaine Alix, photographe pointue qui visiblement se dévoile beaucoup dans ses photos, cette dernière commentant les clichés. Comme dans La Jetée de Chris Marker, on a surtout droit, donc, à des images fixes, en noir et blanc, qui dessinent sur la durée une curieuse façon d'interpréter le temps. Puis on se dit petit à petit qu'Eustache va jouer sur l'essence du cinéma, sur sa technique : une suite d'images arrêtées, qui mises bout à bout, font du cinéma. Tout ce qui compte, tout ce qui fait le caractère d'un metteur en scène, ce serait la durée, le temps qu'on met à exposer chaque image au public. C'est déjà fabuleusement intelligent : comme Marker donc, mais aussi comme dans d'autres films d'Eustache (Le Jardin des Délices surtout), le cinéma est envisagé comme un art du temps, dans son "exposition" (même terme que pour le développement photographique, voyez ?).

les_photos_d_alix_1On reconnaît aussi tout à fait la marque du roi Jean dans cette adjonction obsessionnelle du verbe sur l'image. Une fois encore, il est aussi question de mots là-dedans ; une image n'existe que si elle est commentée, scrutée non seulement par le regard mais aussi par les mots. C'est l'éternelle thématique de la transmission, chère à Eustache : voir, puis dire ce qu'on a vu, puis comparer les deux versions (cf Une Sale Histoire). C'est ce qui fait la valeur de ces plans plats sur le couple qui feuillette l'album, se cherchant vaguement du regard, jouant gentiment au chat et à la souris, dans cet exercice purement intellectuel de l'explication de l'art (la photo). Les dialogues en profitent pour balancer quelques remarques fulgurantes sur le métier de "preneur d'images" : comment, par la photo, échapper au temps ? qu'est-ce qui rattache l'image qu'on filme à l'enfance ? quelle est la part d'autoportrait qu'on peut mettre dans ce qu'on photographie ? Eustache vient fréquemment "polluer" l'immuabilité des photos par l'apparition des mains des protagonistes qui viennent passer devant elles, rompant la magie du temps qui passe par de brusques mouvements colorés, comme s'il refusait le trop grand schématisme de son installation. On n'a pas droit à deux cadres (l'un sur les photos, l'autre sur le couple), mais à deux mondes qui déteignent l'un sur l'autre, deux "temps" différents qui s'inter-pénètrent. A ce moment-là du film, on est déjà dans le bonheur total, et on se contenterait largement de ça pour hurler au génie.

Mais très doucement, Eustache va plus loin. Petit à petit, il décale le commentaire d'Alix de ce qu'on voit concrètement à l'écran. Au début, on s'interroge, complètement perdus : la donzelle nous parle d'une photo obscène alors qu'on ne voit qu'un décor de chambre, nous parle d'un homme couché quand on ne voit qu'une paire de chaussures, ou évoque un jaune utilisé dans la photo alors qu'on ne voit que du blanc. Mais on se rend compte que, dans son travail sur le temps, Eustache estime que la durée de la parole et celle du regard sont différentes. C'est génial de voir comment le trouble s'installe dans un film a priori assez rigoriste et simple. La thématique du "commentaire" décalé joue ici en plein, et Eustache crée doucement un autre monde à partir des deux présents concrètement : un monde poétique, où sens et forme se rencontreraient dans une autre logique, où du coup un arbre peut évoquer une femme, et une chaise une tache de lumière. Essai sur la perversion du cinéma ou déclaration d'amour au pouvoir de l'évocation, on est à la fois dans les deux camps, et c'est un raffinement complet. On aurait presque aimé que le film soit plus long, pour prolonger ce vertige délicieux dans lequel on s'installe. Jusqu'au bout de sa vie, Eustache fut un génie.