9782070386932FS"J'ai toujours été torturé par le goût de l'éphémère. D'un éphémère saisi, perpétué, sauvé... Je ne serais pas devenu un écrivain si je n'étais habité par un ange-démon qui me pousse à me pencher sur tout ce que guette déjà le temps avec des yeux d'oubli..."

Un régal que cet opuscule de Romain Gary sur lequel je n'avais point eu encore la chance de tomber. Carnets de route d'un voyage emmenant l'écrivain de Djibouti au Yemen, dans lesquels Gary évoque entre autres la période colonialiste avec une ironie souvent mordante, ses rencontres avec des personnes parfois dévouées à leur travail, souvent totalement hallucinées, la beauté et l'aridité des paysages qu'il traverse en moto ou à dos de chameau ("Le chameau pour un profane n'a pas de rythme : l'impression de chevaucher un pommier que l'on secoue" - je pense que Chevillard, sans être cavalier, devrait apprécier), ou encore la profondeur du regard d'une enfant. A la fois respectueux envers les gens qu'il croise mais ne pouvant s'empêcher ici ou là de laisser percer une petite pointe de causticité, Gary fait preuve, comme d'hab, d'une écriture étonnamment fluide, avec un sens de la formule qui s'avère aussi bien percutant que délicieusement drôle. Si Djibouti est l'une des dernières parcelles de l'ancien Empire colonial français, on ne peut point dire que Gary s'y balade dans le but d'exalter le colonialisme : "Que le colonialisme ait été un échec, pour le constater, il suffit de parcourir l'Afrique indépendante : tout ce qui ici n'arrive pas à naître, à reconstruire, c'est notre oeuvre". Ca, c'est fait. Cela n'empêche pas l'écrivain de laisser également transparaître une pointe d'émotion lorsqu'il évoque ce problème épineux, en évoquant les belles illusions dont s'est bercée la France avant de parvenir à un tel résultat : "La vocation universelle de la France... Sa mission spirituelle... Ah! qu'on me fasse la charité de croire que rien, en moi, ne pleure les réalités du colonialisme, mais que tout, en moi, crève parfois de regret au souvenir de toute la beauté humaine et de tant de sacrifice et parfois de sainteté dont nous avons nourri nos mensonges, le regret de tout ce qui aurait pu être et n'a pas été..." C'est le don infernal de Gary de savoir, sans avoir l'air d'y toucher, au détour d'une phrase laconique ou d'un commentaire sur un individu rencontré en route, trouver les mots qui font mouche et toucher par là-même la petite corde sensible au fond de nous. Qu'il évoque une prostituée sur laquelle les hommes ont tatoué - au sens propre... - leur passage (!) ("Tous ces graffiti sur cette tombe vivante, on pourrait les remplacer par ces quelques mots: Ici est venu mourir l'honneur des hommes...") ou qu'il rende hommage à un jeune enseignant, "assistant technique", qui, au quotidien, tente non seulement de se rendre utile mais sauve même parfois des vies ("Vous savez ce que vous faites ici, petit instituteur d'Arcachon ? La révolution. La vraie. Pas celle des putes verbales à la Cohn-Bendit. Vous essayez de sauver, de changer, de tirer des ténèbres" - Bayrou n'étant point obligé de reprendre la formule, hum), il sait mettre le doigt sur les simples grandeurs de l'ombre et les frauduleuses décadences de ses congénères. Ses descriptions des "âmes humaines" qu'il rencontre - sombres jusqu'à la folie ou iridescentes - sont même parfois capables d'atteindre une vraie poésie : "Trapu, court sur pattes, une barbe noire et des yeux... comment vous dire? si une blessure avait des yeux, elle vous regarderait comme ça." Un pouvoir d'évocation rare et presque magique, Romain Gary est définitivement toujours aussi précieux. Always welcome le Gary, pour faire la transition avec l'article de mon camarade ci-dessous (en enjambant le Sirk).