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Difficile de ne pas se faire happer, une nouvelle fois, par cette oeuvre de Sirk avec ce couple d'amoureux si seuls au monde, finalement, alors que le monde s'écroule autour d'eux. Adapté d'un roman de Remarque, qui joue d'ailleurs dans le film le petit rôle d'un professeur opposé aux nazis, Sirk livre une oeuvre en Cinémascope d'une beauté irradiante sans pour autant faire fi des horreurs de la guerre. Grâce en soit également rendue à la magnifique partition de Miklos Rosza qui semble faire sortir des larmes de joie aux violons à chaque fois que nos deux jeunes amoureux s'embrassent : John Gavin et Liselotte Pulver ne sont peut-être point des acteurs exceptionnels, mais ils sont non seulement beaux comme des camions et ont toujours une petite lueur pétillante dans les yeux, à chaque fois qu'ils trouvent refuge dans les bras l'un de l'autre. Même si la fin vous coupe les dix orteils d'un coup, on demeure sous le charme de ces deux amants qui ont pris le temps d'aimer dans un temps où la mort régnait.

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Ernst Graeber est sur le front russe et le moins qu'on puisse dire c'est qu'en plus des températures qui avoisinent les -12, le moral n'est pas à la fête. Comme le dit l'un de ses camarades, cela fait tellement de fois qu'ils prennent et reprennent cette bourgade qu'ils devraient finir par y payer un loyer. Le moral touche même le fond quand les hommes de cette troupe décimée reçoivent l'ordre d'abattre de prétendus rebelles russes, parmi lesquels se trouvent un vieillard et une jeune femme qui les maudit pour 35 générations. Le plus tendre des soldats, nouveau venu, ne supporte pas le poids de ce véritable meurtre plus de cinq minutes et se tire une bastos dans la bouche. Une image aussi impressionnante et glaçante que ce plan sur cette main noircie d'un soldat totalement givré qui ouvre pratiquement le film; si certains font preuve d'un humour noir à toute épreuve - tiens, les premiers bourgeons de l'été! -, d'autres ne peuvent s'empêcher de remarquer, à mesure que le soldat est déterré, que ses yeux pleurent sous les rayons dégivrants du soleil. Terrible pathétisme que sauve du naufrage un humour au taquet, parce qu'il faut bien continuer à y croire, à avancer, à vivre... La permission de trois semaines du soldat Graeber tombe alors à pique, après deux ans sans avoir remis les pieds chez lui.

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S'il se fait une joie de retouver les siens et de prendre enfin un bain chaud, son entrain tourne court : non seulement la maison de ses parents a été totalement bombardée, mais en plus, il sent rapidement que le moral n'est guère plus au beau fixe que sur le front : alors qu'il s'empresse d'interroger les gens pour avoir des nouvelles de ses proches, il est constamment battu froid dans cette ville quadrillée par des S.S. - voire, plus tard, un plan carrément diabolique sur ce responsable de camp de concentration qui se vante de ses méfaits... Pas vraiment le Willkommen espéré... Heureusement, un petit rayon de soleil se pose sur lui lorsqu'il croise la fille de leur médecin de famille, la douce quoique renfrognée, dans un premier temps, Elizabeth, sans nouvelle elle-même de son père... Après une première rencontre un peu tendue, nos deux jeunes gens ne tardent point à baisser leur garde pour se donner pleinement l'un à l'autre - bien sûr le temps est compté, bien sûr les bombes continuent à tomber, bien sûr l'absence de leur proche les ronge, mais pourquoi vouloir passer à côté de cette histoire d'amour en accéléré...

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Sirk réussit aussi bien à les filmer dans leur intimité (ah cette promenade au bord d'un lac sous un arbre en fleurs, ah ce tête à tête amoureux bercé par l'alcool dans un cadre luxueux, ah ce petit nid douillet qu'ils parviennent à se créer - autant d'instants proprement miraculeux) qu'à soigner tous les plans en extérieur alors que les ruines continuent de rendre l'âme sous les bombes - le plan sur cette église totalement éventrée, par exemple - des décors totalement ravagés mais toujours "somptueux" dans leur réalisme et leur côté grandiose - permettrait à lui seul à donner une âme au film. Plus les amants s'aiment et plus on s'accroche à ces lambeaux de bonheur, à ces baisers qu'ils sont capables de voler, de grapiller. Je n'ose même pas parler de cette sublime réplique de l'Ernst à son Elizabeth que je cite de mémoire: "A chaque fois que je te vois tu es plus belle, et tu ressembles ce soir à la prochaine fois..." Poh poh poh... Si la fin nous laisse abattu comme un arbre mort, on sait qu'on vient d'assister à un tour de piste encore magistral de ce clown blanc de Sirk.   (Shang - 12/04/09)

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Ah oui, décidément Sirk est le meilleur pour mettre en scène ces ambiances entre glamour et horreur. Mon camarade est sorti tout chose de ce chef-d'oeuvre, je ne peux que renchérir, même si j'ai tendance à préferer les films purement "amoureux" de Sirk. Pas vraiment captivé par ce scénario peut-être un poil trop chargé (trop de petites trames, et pour certaines abandonnées en cours de route (la recherche des parents, l'amitié forcée du héros avec un officier nazi, le danger qui pèse sur les épaules de sa femme), ce qui fait que c'est un pitit peu trop long quand même. Mais côté mise en scène, c'est un tel émerveillement de chaque instant qu'on pardonne à Sirk (et à Remarque, auteur de lignes de dialogues inoubliables) cette trop grande richesse.

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Qu'il filme le front russe bouffé par une sorte de blancheur grisâtre ou le luxe des restaurants allemands, qu'il traîne dans les ruines ou sur les bords d'un lac, c'est toujours spectaculairement beau, inspiré, avec inlassablement cette manière d'utiliser chaque petit accessoire pour prolonger une "lecture de plan" : un sommet est atteint avec ce ciel cadré derrière une fenêtre, les travées barrant l'horizon en croix, comme une menace, avant d'enchaîner sur un plan de vraie croix dans un cimetière. L'utilisation des fondus enchaînés est toujours ainsi, multipliant l'espace, créant des correspondances secrètes entre les motifs, même sur des décors situés à des kilomètres les uns des autres. On peut observer le petit détail disposé au 42ème plan du décor, c'est toujours précis, émouvant, beau à pleurer. Il faut dire que Sirk a mis les moyens dans ce film : les scènes de bombardement sont impressionnantes, et tranchent dans un montage virtuose avec les glamourissimes scènes d'intimité amoureuse entre les deux tourtereaux. Pas d'accord sur les acteurs avec mon shanguien co-blogueur : adoré pour ma part ces deux jeunes gens, d'un naturel saisissant, ainsi que tous les petits rôles (le copain d'enfance nazi, une tronche inoubliable ; les potes du front, qui ont tous leurs petit caractère) et jusqu'aux figurants : une chanteuse qui continue à chanter sous les bombes, un scribouillard de la Gestapo inquiétant à mort (Kinski, glaçant avec son éclairage en biais), un fuyard juif qui philosophe sur les gravats...

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Voilà, pour résumer : un émerveillement, cruel, dur, romantique, plein d'espoir et plein d'amertume, qui rend justice à la droiture des sentiments et à la profondeur de l'écriture de Remarque, empli de personnages magnifiques, le tout dans une forme élouissante de génie.   (Gols - 29/08/09)


Des Larmes et de la Vitesse, d'après Jean-Luc Godard de Nicolas Ripoche (2007)

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En cadeau bonus, la mise en images d'un article qui croule sous les références cinématographiques et littéraires (des "amis" intimes - Griffith, Bazin, Radiguet, Cocteau, Gance, Ophuls, Lang, Ray, Baudelaire, Aragon, Preminger, Rossellini... - aux ennemis jurés : Autant-Lara, René Clair) de ce diable de Godard. Véritable hymne à ce film qui lui a mis les "joues en feu", Godard célèbre aussi bien la beauté du titre (avec un "Faut-il vivre pour aimer ou aimer pour vivre", qu'il lance dans la foulée), la "sentimentalité et le raffinement" de Sirk que la beauté des plans et de la mise en scène du cinéaste; allez, petit extrait pour le plaisir: "Liselotte au bord du lac saute sous la barrière. Ceux qui n'ont pas vu, à ce moment, la grosse Mitchell de Douglas Sirk se baisser en même temps puis hop se redresser du même et souple mouvement de jarret, eh bien ceux-là n'ont rien vu ou alors, ils ne savent pas ce qui est beau". Le Jean-Luc a bien un petit coeur qui bat...   (Shang - 12/04/09)

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