untitledSur les conseils de l'ami Patience, décidément bien affûté, un petit André Delvaux. Pour cette fois, respects. Un Soir, Un Train est un film super intrigant, qui manie une sorte de réalisme fantastique d'un très bel effet. On ne s'attend pas, dans les tristounes premières minutes, à tomber sur un essai à la Kafka : un couple de bourgeois, lui prof de linguistique, elle costumière pour le théâtre, se dispute. Le souci : elle se sent seule, abandonnée dans un pays qui n'est pas le sien (la Belgique) habité par des problèmes qui ne sont pas les siens (les batailles entre flamands et francophones). Il faut dire que l'homme (Yves Montand, un peu en-dessous) est particulièrement indifférent aux problèmes de sa femme (Anouck Aimée, très belle). On suit ça avec un certain ennui, persuadé qu'on va avoir droit à un film psychologique plein de symboles, une sorte de Bergman belge raté. Assez mal monté, trop explicatif dans ses dialogues, cette première partie fait redouter le pire.

Montand monte alors dans un train pour aller donner une conférence on ne sait où. Aimée le suit pour se réconcilier, et les deux tourtereaux s'endorment. C'est alors que le film prend un virage radical, plongeant brusquement ses personnages dans un fantastique étrange. On avait déjà eu des indices lors de la partie "réaliste", avec ces miroirs qui ne renvoient aucun reflet, avec ce comportement légèrement déviant de Montand lors de la scène de dîner. Mais là, l'angoisse et le décalage envahissent très clairement l'écran, et on se retrouve dans une atmosphère qui doit autant à Magritte (pour rester dans les Belges) qu'à Twilight Zone. Si le mot "surréaliste" est parfois dévoyé dans ce blog (eheh), il s'impose ici : la réalité n'est que légèrement triturée, légèrement décalée,  pour créer un ailleurs onirique inquiétant. Montand, accompagné de deux hommes tombés de nulle part, erre dans un no man's land boueux et froid, abandonné de tous. Quand les trois compagnons se retrouvent dans un village, c'est pour se rendre compte que la communication n'est pas possible, que la langue est inconnue.

vlcsnap_2009_08_19_13h39m54s179On ne sait pas où Delvaux veut nous emmener, et c'est là la principale qualité du film. Il nous fait toucher la texture de l'inconscient tout en restant dans le "probable", sans tomber dans le fantastique pur. Le monde décrit est celui intérieur de Montand, fait de souvenirs, de frustrations, de non-dits, de fantasmes, mélange d'ambiance "cabaret allemand" (le gars évoque son passé de militaire pendant la guerre) et de désespoir glacé, de pulsion sexuelle et de frustration. Tout tourne, en tout cas, autour de l'incommunicabilité, et de cette scène inaugurale de dispute amoureuse. On comprendra sur la fin le pourquoi de ce bizarre maelström... Il y a là-dedans des tas d'idées vraiment originales, avec comme point d'orgue une scène de danse en duo qui fait froid dans le dos. Delvaux maîtrise brillamment ses rythmes, sachant étirer certaines scènes a priori banales pour mieux monter brusquement une scène forte et effrayante. Eminemment belge dans son atmosphère, même si ça ne veut pas dire grand chose d'autre que "étrange", son film est touchant et intelligent, et sait nous caresser dans le mauvais sens du poil. Je n'en demandais pas plus. Un moment unique, en tout cas.