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Une finesse extraordinaire pour ce petit film ravageur de Sirk. On est dans le sentiment disséqué au scalpel le plus aiguisé qui soit, et pourtant dans la beauté simple des émotions, dans la sobriété d'écriture la plus admirable. Le plus fort là-dedans, c'est que Sirk fait semblant de réaliser tout autre chose qu'un mélodrame, comme si, par politesse, il s'excusait de nous faire pleurer. On croit même, dans les premières minutes, à une comédie : un homme débordé par sa famille, filmé dans son charmant intérieur bourgeois avec sa fille pendue au téléphone, son fils tourmenté par ses amours naissantes, sa cadette cro-mignonne et sa femme dépassée par les évènements. C'est enlevé, déjà splendidement filmé (les contre-plongées mirobolantes, les travellings virevoltants qui passent d'un personnage à l'autre), un tourbillon joyeux qui ravit l'oeil. Pourtant, au sein de cette énergie, on sent déjà quelque chose d'autre de caché, une lassitude endossée avec une sobriété exemplaire par Fred MacMurray, un couple en train de se fissurer doucement...

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Quand Barbara Stanwick fait irruption dans ce petit monde, le drame se dessine. Mais là encore, Sirk fait exister le mélodrame au sein d'une joie constante, par une succession de saynettes à première vue légères comme tout, et qui ne sont amères qu'en creux, "à la réflexion". Stanwick est une amie d'enfance, et on comprend vite qu'elle fut en son temps amoureuse de McMurray, et que le sentiment n'est peut-être pas tout à fait mort. Ca donne une séquence nocturne extraordinaire, où les émotions passées ressurgissent au sein d'un magasin de jouets : l'enfance jaillit à la tête de nos deux tourtereaux frustrés. Pourtant tout reste dans le non-dit, dans l'évocation, grâce à cette utilisation parfaite du moindre objet comme prolongement du sentiment inavoué (même un robot qui parle devient un objet transitionnel poignant).

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Toujours dans un registre léger, qui doit autant à la comédie qu'au polar (ces clairs-obscurs inquiétants, ces ombres qui envahissent les coins des décors), Sirk déploie sa trame pièce par pièce, avec un brio impeccable. Finalement, There's Always Tomorrow, c'est l'histoire d'un petit mec presque contraint à l'infidélité par ses propres enfants : innocent a priori, c'est leurs soupçons qui éveillent l'éventualité d'une tromperie. Lubitsch en aurait fait une comédie enlevée avec Katherine Hepburn ; Sirk prend ça très au sérieux, et amène doucement le spectateur au coeur d'un conflit sentimental qu'on ne voit absolument pas venir. Petit à petit, la tristesse, la mélancolie et la douleur envahissent les dialogues en même temps que l'atmosphère du film, et c'est splendide de voir comment Sirk manie cette trame de cristal vers son achèvement. Quand le mélodrame s'assume enfin pleinement (c'est-à-dire dans les toutes dernières minutes), c'est un festival : la pluie qui brouille les vitres et les visages, des regards tourmentés qui s'affrontent, des escaliers vertigineux, des clôtures de jardin qui se changent en cibles, et une Barbara Stanwick qui met une touche finale splendide à un personnage qu'on craignait trop lisse. On ne sait trop s'il faut prendre ce final pour un happy-end (la famille comme dernier rempart au malheur ?) ou comme un point de non-retour dans le désespoir (la famille comme annihilateur des sentiments et de la jeunesse ?). L'important est qu'on quitte ça le coeur serré.

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