vlcsnap_70733Eustache n'est pas connu pour ses mouvements de caméra virevoltants, mais il faut reconnaître qu'avec ce Numéro Zéro, il réalise son film le plus sobre, le plus "pur", le plus dénué de toute tentative de "faire cinéma". La mise en scène, si on peut appeler ça comme ça, tente visiblement de retrouver une sorte d'essence primale du dispositif cinématographique : un être qui parle, un autre qui l'écoute, une caméra qui filme. C'est le principe même de tout le cinéma eustachien, depuis La Maman et la Putain jusqu'aux derniers films conceptuels, mais ici le procédé est prolongé jusqu'à sa complète épure.

Soit donc Odette, grand-mère du cinéaste, vieille femme à la vie forte en souffrances, au verbe facile, à qui on demande de raconter son existence, librement, sans pratiquement de relance de la part de l'interviewer. Face à elle, Eustache, de dos, qui l'écoute, l'encourage parfois par quelques mots ou en lui versant une nouvelle tournée de whisky. Derrière lui, la caméra, toujours dans le même axe (pas l'impression qu'il y ait eu plusieurs caméra ou un déplacement de celle-ci), ne variant ses approches que par des zooms. Le verbe constitue la seule action, vlcsnap_38532avec comme toujours chez Eustache cette confiance totale dans l'évocation plus que dans l'illustration. Car Odette parle bien, clair, facilement, et sa vie est suffisamment passionnante pour qu'on n'ait pas besoin d'autre chose que cette femme habitée par la parole pour voir surgir les images. A travers elle se dessine certes toute une Histoire des moeurs en France (mariages arrangés, domination masculine, poids du qu'en-dira-t-on, négation de l'enfance, etc.), mais là n'est pas l'important. L'important n'est même pas dans ce qu'elle raconte, aussi intéressant que ce soit. L'important, c'est de filmer la parole, la transmission.

C'est là que le film touche le plus : dans cette silhouette de dos qui écoute, Eustache donc, accroché à sa tentative de faire de son film le "conservatoire d'une voix". Encore une fois, comme dans Le Jardin des Délices, comme dans Une Sale Histoire, c'est le cinéma en tant que procédé de mémoire qui est en jeu, celui qui convoque les fantômes, celui qui perpétue par l'enregistrement un être qui a existé. Le fait que les deux êtres qu'on voit à l'écran aient disparu, dans les circonstances que l'on sait pour ce qui est d'Eustache, rend la chose profondément émouvante. Sous ses aspects de sage réalisation vlcsnap_65330renouant avec la pureté des origines, le film apparaît une nouvelle fois comme un appel de détresse, une tentative désespérée de conserver la vie dans le cadre de son écran et de son temps d'enregistrement, comme pour défier la mort, pour l'annuler. Eustache est un chaman, voilà tout, et son cinéma un rituel pour rappeler les morts à la vie. Si le discours d'Odette est passionnant dans son fond (une vie horrible que la dame restitue avec des mots forts et une simplicité d'expression très touchante), il l'est encore plus dans la forme pourtant enfantine que son petit-fils lui confère. Eustache, définitivement le plus grand cinéaste français ?