"On ne saurait penser à rien."

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Premier film de la série "Comédies et proverbes" de Rohmer, et reconnaissons honnêtement que j'ai un peu souffert. Le film aurait fait une heure de moins que je n'y aurais vu que du feu au niveau de l'intérêt, tant certaines séquences tirent désespérément en longueur. Le marivaudage, ouais, le verbiage, blurp, et on a presque parfois envie de souffler au gars Rohmer un autre proverbe de façon un peu caustique et grossière : "On ne saurait fermer sa gueule"... Bon entre-temps, heureusement, je suis tout de même allé courir pour tenter de faire partir l'influx nerveux négatif et point trop tailler le film à la hache...

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L'aspect peut-être le plus réussi dans le film, c'est la façon dont Rohmer utilise son décor naturel : Paris. Des buttes Chaumont à ces rues en pente - sûrement en allant sur Montmartre, mais je suis aussi parisien que Rohmer basque... - (on pense d'ailleurs souvent au sketch des "Bancs de Paris" dans le film Les Rendez-vous de Paris du même homme) où ont lieu règlement de compte, filature, rencontre de hasard, c'est une véritable carte parisienne du tendre (ou une tendre carte postale parisienne comme vous voulez). Dans ce jardin ou sur le pavé, les couples se suivent, se cherchent, se perdent, chacun semblant toujours plus attiré par ce qu'il n'a pas et, du même coup, aveugle à ce qu'il a ou à ce qu'on lui offre sur un plateau. Pour tenter de résumer  l'intrigue en deux lignes : l'aviateur quitte Anne - sa maîtresse - sous prétexte que sa femme est enceinte ; Anne a aussi une histoire avec François mais elle s'en fout apparemment comme l'An quarante. François aime Anne et suit l'aviateur qu'il a croisé le matin même en sortant de chez Anne. L'aviateur ne tarde point à rencontrer une petite femme blonde et François de leur emboîter le pas. En chemin, François fait la connaissance de la toute jeune Lucie - 15 ans - qui flirte un poil avec lui. Il revient finalement chez Anne qui lui fait son numéro du "Va t'en et puis non reste" puis découvre en sortant que la chtite Lucie a une aventure avec un de ses collègues de la Poste, ce qui le titille un peu... Chacun passe son temps à parler des autres, à échaffauder des hypothèses, François et Lucie, notamment, passant bien une heure - en temps réel putain ! - à discutailler, pour savoir quelle est la nature des relations entre François et cette petite blonde mystérieuse et ce qu'ils sont allés faire chez un avocat...

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On n'en saura guère plus à la fin, sinon que les faux semblants règnent en maître - Lucie qui cache bien son aventure, François qui semble n'avoir pas tout dit sur les raisons de sa séparation, Anne qui ne semble pas trop savoir ce qu'elle veut sentimentalement... Le plus pathétique est le passage entre Anne et François ("Ecoute-moi !", "Mais tu dis rien quand tu parles", "Mais écoute-moi", "Mais tu penses qu'à toi", "Ecoute-moi", "Moi aussi j'ai des problèmes", "tu m'écoutes pas bordel..."): ils sont ensemble sans qu'on sache vraiment pourquoi, Anne  le traitant la plupart du temps un peu comme une serpillière... Mais dès qu'il "s'échappe" (au sens propre, quand il franchit la porte, et au sens figuré, quand il lui parle de sa rencontre avec la toute jeune fille), elle le rappelle à ses côtés comme s'ils se tournaient autour plus par habitude - comme si l'absence (et la peur de la solitude) ou la jalousie étaient les seuls moteurs de l'amour - que par réelle conviction (les plans sur les deux poissons rouges dans l'appart d'Anne renforçant cette impression d'asphyxie amoureuse). On comprend bien le principe - avec l'éternel débat sur le pourquoi du comment d'une relation entre deux personnes -, mais franchement, Rohmer n'y va pas à l'économie lors de ces longs dialogues qui tournent parfois en rond... La Femme de l'Aviateur a ainsi bien du mal à décoller (la finesse du jeu de mot est au même niveau que ma passion pour le film...) malgré une certaine fraîcheur dans la mise en scène (notamment cette belle escarmouche entre Anne et François en pleine rue parisienne, filmée sportivement, caméra à l'épaule, et avec une belle fougue "réaliste").   (Shang - 09/06/09)

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Rho mon camarade était bien mal luné à l'époque, je trouve. Sans hurler au génie, en reconnaisant que c'est une oeuvre mineure du bon Rohmer (mais que faire après l'ambition démesurée et très mal payée de Perceval le Gallois ?), j'ai passé un moment assez savoureux avec ces marivaudages parisiens, ces jeunes filles en fleurs et ces tergiversations amoureuses infinies. Oui, certes, c'est bavard, mais après tout pas beaucoup plus que maints fims de Rohmer avant et après. Et cette parole qui coule à l'infini, quitte à n'exprimer que des platitudes, sert à cacher des élans du coeur bien douloureux. Chez Rohmer, on a le chagrin sobre, on ne pleure pas monsieur, on parle. Surtout la parole n'est que l'arbre qui cache, dans le principal thème du film, Paris donc, auquel Rohmer rend ici un magnifique hommage. On connaît la précision du gars quand il s'agit de poser une parole au sein d'un paysage précis, la sorte de définition de la parole par le lieu dans lequel elle se déploie. Ici, on a comme jamais l'impression que le Verbe est contraint par le lieu : la plus belle et longue scène, celle au parc, est une véritable école de grammaire rohmérienne : qui est placé dans l'axe de qui, qui regarde qui, qui cache qui, qui interagit avec qui, et tout ça avec quelle parole ? Ce sont de minuscules détails, souvent un acteur placé hyper précisément dans l'écran, mais ce jeu de miroirs, de regards, de mots mensongers ou réels, est magnifique à observer.

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Et puis ce scénario est mignon comme tout, un peu comme si Rohmer jouait aux détectives du dimanche. Ses lectures du Club des Cinq ou des romans de gare à deux sous accouchent de cette filature "pour rire", où les gens qu'on croise sont plus importants que le résultat de l'enquête. Cette petite ado mutine que François rencontre lors de la filature est diablement troublante, une de ces petites lycéennes malines qui fleurissaient dans le cinéma de la Nouvelle Vague, beaucoup plus entreprenante que le héros, bien souvent trop rêveur de son côté (un côté Doisnel dans cette investigation policière dilettante). Et toute la fin, longue discussion avec Marie Rivière (déjà dans son rôle de geignarde inconsolable), est assez poilante avec ce pauvre type mené comme un chiffon par cette demoiselle insupportable qui ne sait pas où elle crèche. Les dialogues sont précieux et désuets comme dans un roman début de siècle, on est clairement chez les bourgeois parisiens grand crin, mais que voulez-vous ? c'est Rohmer. On apprécie comme toujours sont petit ton hors d'âge, sa ringardise et son romantisme fleur bleue, tout en admirant la rigueur impressionnante de sa mise en scène et de son univers. Bien aimé, moi.   (Gols - 09/10/19)

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L'odyssée rhomérique est