Portrait d'une femme qui traverse l'histoire du Japon, de sa naissance en 1918 en pleine campagne à son retour de Tokyo pour aller vivre chez sa fille, qui gère collectivement une ferme, au début des années 60. Comme l'insecte qui trace sa route en ouverture, Imamura montre à quel point cette femme (abusée au départ par les hommes, sans même parler de l'étrange liaison incestueuse avec son père) a dû faire preuve d'adversité pour faire son trou dans cette société japonaise entre guerres, période de reconstruction et d'ébullition : de femme de ménage à mère maquerelle, une trajectoire pleine d'opportunisme mais aussi, en conclusion, avec son lot de désillusions. Le cinéaste ponctue son film d'images d'archives à chaque grande époque et d'arrêts sur image pour donner à entendre des extraits du journal intime de Tome - une absolument extraordinaire Sachiko Hidari - imbriquant avec soin la petite et la grande h/Histoire.

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Tome est une gamine bâtarde, sa mère, aux moeurs plutôt légères dans cette campagne reculée, ayant accouché après seulement deux mois de mariage avec un type fruste et guère éveillé. Cette "malédiction" - le père inconnu - semblera non seulement se passer de génération en génération - ainsi que la vénalité des jeunes femmes... Tome, dont le père a du mal à se séparer (à vingt ans, elle couche encore avec lui et, après qu'elle a eu son premier bébé, il lui tète le sein pour la soulager - moeurs nipponnes définitivement douteuses), décide, après plusieurs expériences guère concluantes, de venir bosser en ville. Femme de ménage chez une Jap qui couche avec un Ricain, elle passe son temps à les écouter faire crac-crac derrière la porte, oubliant de jeter un oeil sur leur gamine qui meurt dans un accident domestique... Après ce drame, elle part se confesser dans une Eglise qui a toutes les allures d'une secte et y fera la rencontre - savourons l'ironie - de sa future employeuse : une tenancière de bordel qui ne va pas tarder à lui inculquer les ficelles du métier. Seulement Tome, n'est pas vraiment du genre à respecter sa mentor et n'hésite pas à la balancer à la police à la première occasion. Elle montera dans la foulée son propre business, se trouvera un vieux protecteur (belle séquence à la fois pudique et teintée d'érotisme lorsqu'ils semblent sceller leur partenariat dans les eaux d'une grotte - "je peux t'appeler "papa"?"... Oedipe se marre) et deviendra de plus en plus dure avec les filles qu'elle emploie... Celles-ci finiront d'ailleurs par la lâcher et l'accuser à leur tour... Un petit tour en prison pour se rendre compte, à sa sortie, que sa fille a repris le flambeau, tout du moins en ce qui concerne les relations vénales avec son protecteur à bout de souffle. Au niveau du taff, sa fille assume totalement son origine paysanne et tente de monter une ferme en grattant de la thune au vieux. Tome n'a guère d'autres choix au final que de venir s'installer avec elle...

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Même si le film de Imamura semble parfois un peu décousu - chronologiquement (malgré le rappel précis de certaines dates) et narrativement -, il parvient à nous livrer de petites tranches de vie qui finissent toutes par prendre place dans cette immense peinture de ce demi-siècle. Des histoires sordides à la campagne - des viols d'individus sans principes aux agissements du père de Tome, personnage définitivement gratiné, mais pour lequel l'héroïne garde finalement un réel attachement (à sa mort et sous les yeux scandalisés de sa propre fille, elle lui donne une dernière fois le sein, burp) - aux marchandages de la chair en ville, il n'y a finalement qu'un pas que Tome franchit sans être vraiment tiraillée par une quelconque mauvaise conscience (sa confession sur ses problèmes moraux ayant permis, rappelons-le, de lui ouvrir la voie sur ce chemin... infernal). Chacun tente de tirer son épingle du jeu, et elle comprend rapidement que le business de la prostitution (en dehors du quartier rouge de Tokyo, c'est à dire avec des femmes qui sont "non-professionnelles" - ainsi, celle qui est mariée et dont le mari coréen complètement azymuté ne cesse de la suivre...) peut rapporter gros. Imamura se plaît à nous montrer comment ce caractère s'est forgé dans le temps, comment cette petite fille naïve de la campagne a fini par devenir une vraie dragonne avec ses propres employées... Ce qui finira malheureusement par lui retomber sur le coin de la figure, se retrouvant finalement dans la même situation que celle qui lui avait mis le pied à l'étrier. Heureusement sa fille n'a pas les deux pieds dans le même sabot... Un récit ambitieux, une trajectoire féminine minutieusement analysée, Imamura assoit, en ce début des années 60, tout son talent.   

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