Le titre français, plutôt fade, est loin de la signification du titre original qui signifie : Cochons et cuirassés; de cochons, il sera tout du long question, des cochonneries dans les bordels nippons avec les gorettes au trafic de porcs en passant, bien entendu, par les hommes eux-mêmes, japonais et américains dont toutes les amies sont des ports dans celui de Yokosuka - d'où le terme de cuirassés, cqfd. Imamura taille dans le gras quand il s'agit de montrer le niveau de corruption et de bassesse dans ce Japon d'après-guerre : prostitution, petits trafics en tout genre quand ce n'est crime crapuleux, tout cela sous la houlette de malfrats à peine sortis du cocon ou de profiteurs joliment costumés. Rien de bien nouveau sous le soleil levant me direz-vous, si ce n'est tout de même qu'il s'agit d'Imamura à la baguette : superbes images en noir et blanc et en scope, une pression qui monte petit à petit sur les épaules de ces deux jeunes héros et un final cochonnement grotesque qui rend presque difficile de faire la part des choses entre les porcs et les porc-fiteurs...

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La caméra d'Imamura suit en particulier un jeune couple : Kinta veut faire son trou, en trempant dans le trafic des porcs et en écoulant au passage les déchets des troupes américaines, et est prêt, le cas échéant, à porter le chapeau pour protéger son boss d'un crime que ce dernier a commis - avec forcément un "avenir assuré" à la clé;  son amie Haruko est une jeune femme pugnace et fidèle qui, contrairement à la majorité des autres filles, ne veut pas se vendre dans les bordels locaux ou sur les bases américaines aux G.I. Cette imamura_Pigs_and_Battleshipdernière passe sa vie à supplier Kinta de tout laisser tomber pour se casser avec elle, mais ce dernier, vrai petit mariole de supérette, veut croire en sa chance et saisir toute bonne opportunité. Malgré les coups de gueule, ils finissent bien souvent par se rabibocher - comme si Haruko avait, malheureusement pour elle, cette petite frappe de Kinta dans la peau - jusqu'au jour on assiste à une véritable prise de bec - beaux plans, plein cadre, où ils donnent l'impression qu'il vont littéralement finir par se bouffer le nez. Haruko craque et part se saouler la tête dans un troquet ricain; elle danse sur les tables comme une femme créée par un Dieu mais va vite déchanter : elle est balancée dans une chambre avec trois G.I. saouls comme des cochons qui vont la violer en toute connaissance de cause. Imamura fixe sa caméra au plafond et la pauvre femme-insecte Haruko semble être prise dans les rêts des draps de ces occupants sans foi ni loi. Elle revient vers Kinta et planifie de repartir à zéro avec lui dans un autre bled. Le Kinta, tout à sa joie de retrouver sa dulcinée, accepte mais veut tenter un dernier coup avant de se retirer en vendant les fameux porcs. Son projet tourne au fiasco total et celui-ci finit par péter grave un câble en organisant un lâcher de cochons dans la rue principale des bordels. C'est tellement du grand n'importe quoi que cet enfer porcin en deviendrait presque biblique... Truands et cochons finissent par se retrouver cul par dessus tête dans les petites ruelles attenantes et on savoure cette bestialité allégorique... Kinta n'aura malheureusement guère le temps de savourer ce grand défoulement et Haruko, la tête bien plantée sur les épaules, finira par apparaître comme la seule personne suffisamment lucide pour se sortir de ce panier de crabes.

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Si Imamura, notamment dans la première partie du film, nous perd un peu dans les dédales de la hiérarchie des truands - po toujours facile de savoir qui est le boss du boss du boss de Kinta -, il parvient à bien recentrer son récit dès lors qu'il suit au plus près la trajectoire de ce couple phare sans le sou. Après un départ tonitruant dans les petits bouges glauques de la ville, Imamura demeure ensuite assez pudique et montre sous tous les angles les trafics à la petite semaine (il y a juste un crime mais qui finit presque par tourner au grotesque vu la difficulté à se débarrasser du corps - heureusement le porc veille) de cette petite bande de bras cassés : ceux-ci dépouillent tous les "commerçants" (rarement vraiment honnêtes) du coin et leur rire sardonique cache souvent le vide sidéral de leur conscience. Seule Haruko, bien que tentée ponctuellement par la vie facile, trouve assez de force en elle pour résister à la tentation et se délivrer des mâles. Beau portrait de femme et d'une époque rongée de l'intérieur par le ténia de la pauvreté et de l'argent facile.   

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