Sans vouloir noyer Skolimowski sous les références (c'est pas les pires), il faut reconnaître qu'on retrouve ici ou là quelques éléments qui nous rappellent incidemment d'autres films : l'errance, notamment au départ, de cet homme à la démarche pataude qui traverse ce petit village et s'occupe de sa grand-mère fait écho à Béla Tarr, la masse physique, le caractère quasi muet pour ne pas dire autiste, le visage même du personnage principal fait penser au Pharaon de Winter dans L'Humanité de Dumont - sans parler de l'âpreté générale qui se dégage du film -, enfin les séquences de voyeurisme lorsque le héros étudie sa voisine à distance ont des résonnances que je qualifierais plus de kieslowskiennes - tendance Décalogue - qu'hitchcockiennes, ceci uniquement pour faire un peu le mariole. C'est un euphémisme de parler de l'atmosphère noire de ce film : rarement vu une histoire d'amour aussi désespérée, empreinte d'une telle tristesse pour ne pas dire aussi pathétique. Skolimowski signe un film, en tout cas, qui, à défaut de foutre la patate, nous fait plonger corps et âme dans une aventure humaine aux accents aussi déchirants que le somptueux et lancinant thème musical.

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On suit donc ce curieux personnage de Leon : tout est fait au départ pour nous égarer; on le voit acheter une hache, puis, dans une sorte de remise, sortir d'un tonneau un bout de main : on se dit qu'on a affaire à un 18994929_w434_h_q80sérieux client particulièrement dérangé... Néanmoins par l'entremise de flashs-back parfaitement lisibles (cela devient de plus en plus rare), on apprend peu à peu que notre homme, simple témoin d'un viol, a été malencontreusement condamné à la place de l'assaillant. Depuis sa sortie, il bosse dans un hôpital - d'où les bouts de corps... - et passe son temps à observer sa voisine qui n'est autre que la jeune femme violée. Au cours de quatre nuits - le titre, voilà, ça c'est fait - il va s'immiscer comme un voleur dans l'appartement de la jeune femme, comme pour exaucer la promesse faite à sa grand-mère récemment décédée, de "vivre" avec une femme... Quatre nuits, donc, qu'il passe silencieusement auprès de l'élue de son coeur, malicieusement droguée par ses soins - il y a du Bresson dans la façon de filmer l'ingénieuse mise en place de son stratagème. Le gars est loin d'être un mauvais bougre et se contente souvent de recoudre un bouton sur la tunique de la jeune femme ou de passer une couche de vernis sur le rouge de ses orteils... Po méchant, le gars, comme quoi, il faut se méfier des apparences. Justement...

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Le fil narratif est d'une belle limpidité et l'on tremble avec notre Leon lors de chaque incursion de nuit chez sa voisine où il ne tente, après tout, que de lui voler son coeur ou de partager quelques minutes de son sommeil. Pathétique, disais-je, tant l'on sent tous les petits soins qu'il a pour elle, qui se révèlent forcément en pure perte, comme des déclarations d'amour muettes faites à une amante sourde... Enfermé dans son imposante carcasse, le petit côté fleur bleue de ses attentions qui se perdent dans la nuit, sa maladresse évidente que trahit chaque geste font de lui un amoureux transi ultra touchant. Skolimowski prouve qu'après 15 ans d'absence il n'a point perdu la main pour nous conter, avec ce personnage qui est comme "englouti" dans son propre univers, une histoire d'un profond humanisme.   (Shang - 15/01/09)


Je ferai court, puisque mon éminent camarade a dit l'essentiel. Je suis d'ailleurs tout à fait d'accord avec lui : le film est d'une belle rigueur, ne cède pratiquement jamais aux sirènes du spectacle (peut-être juste une séquence en trop, quand notrvlcsnap_33591e héros se fait violer en prison, qui m'a semblée un peu complaisante), et convainc complètement par ses cadres, ses travellings complexes et très élégants, son scénario minimaliste impeccable de tenue et ses choix esthétiques. On est vraiement faits pour écrire ensemble dans ce blog avec mon camarade Shang, puisque ce sont exactement les mêmes références qui me sont venues en tête : Tarr pour les choix de décors boueux et peu sexy, Dumont pour le personnage principal, Kieslowski pour la thématique, Bresson pour la précision des gestes... Je ne serais pas loin d'évoquer aussi Sokurov si je ne le connaissais pas aussi mal pour ces mouvements de caméra lents et amples qui tentent d'englober toute la nature et de placer ses personnages systématiquement au coeur de celle-ci. Beaux plans de campagne pluvieuse notamment, d'une netteté intrigante, presque pris en HD alors qu'on est dans une forme assez classique d'images.

Mais je ne sais pas pourquoi, malgré l'indéniable réussite du film, je suis resté un peu en dehors du bazar. J'ai eu beaucoup de mal à éprouver quoi que ce soit, et le film m'est resté tout du long comme un bel objet impeccable et parfaitement fini, mais dénué d'affect. La faute peut-être aux acteurs, seule petite faille dans vlcsnap_91147le travail pointu de Skolimovski : le héros est un poil too much dans son aspect "freak", et ne tient vraiment pas la comparaison avec le personnage de L'Humanité de Dumont ; sa gestuelle maladroite souligne peut-être un peu trop la fragilité du personnage, et on sent égalament trop la "direction" dans ce jeu fermé qui devient tout à coup sensible. Idem pour Anna, dans la scène quasi-unique où elle a quelque chose à faire : on dirait que Skolimovski renonce à son beau dispositif d'ellipses et de non-dits pour nous livrer un jeu très explicatif, trop marqué. Et puis il y a cette impression de déjà-vu qui handicape le film : ce type de filmage est devenu presque une marque de fabrique chez tous ces cinéastes "poético-sociaux" qui ont fait de la rigueur bressonienne leur cri de ralliement. Quatre Nuits avec Anna arrive trop tard, finalement, et c'est bien tout ce qu'on peut lui reprocher. Je serai bien le dernier à dire du mal de ce film parfaitement maîtrisé. Pas in the mood, c'est tout.   (Gols - 06/05/09)