On retrouve dans Stranded le même souci de Borzage pour les éclopés de la vie : des immigrants totalement perdus dans cette ville de San Francisco aux types qui seraient prêts à tout pour avoir un taff en passant par de vieux vagabonds qui errent. C'est d'ailleurs l'un d'eux qui se rend au bureau de Kay Francis (des airs d'Isabella Rossellini si on est dans un bon jour), jeune personne très active qui s'occupe aussi bien des voyageurs de la gare - de jour - que des étrangers qui débarquent - en soirée. Alors qu'elle lui indique un foyer où passer la nuit, notre homme semble ne plus vouloir vraiment être "assisté", s'en retourne et "boum" se tire hors champ une bastos dans la tête. Fi, ça commence bien. Cela ne va point couper les jambes de Kay qui se donne à fond dans son job. Elle a tout de même trouvé le temps, entre toutes ses activités, pour lier conversation avec un certain Mack Hale (George Brent, honnête), constructeur de pont suspendu. Ils se croisent par hasard un jour au guichet de Kay - Mack cherche un de ses ingénieurs qui s'est barré en train - et celle-ci reconnaît en Mack le premier type qu'elle a embrassé à l'âge de 15 ans. Si au départ le ton de la conversation a un peu tendance à monter, le Mack ne tarde point à fondre devant le sourire craquant de la chtite Kay - Borzage a décidément le don de ces "premières rencontres" (c'en est quasiment une ici, le Mack ayant immédiatement quitté sa conquête après avoir appris son âge) où immédiatement un truc s'installe entre ses deux personnages principaux.

stranded_kay_francis_1

C'est le temps des premiers "dates", mais le moins qu'on puisse dire c'est qu'il faut beaucoup de patience au Mack pour attendre sa Kay ; cette dernière court toujours à droite à gauche pour aider une femme en foyer à se rendre à l'hôpital pour accoucher ou pour "accuser réception" de quatre étrangères dont deux Chinoises qui ne parlent po un mot d'anglais et qui débarquent pour se marier (ces quatre poules passent leur temps à glousser à chaque fois qu'elles croisent le regard du Mack qui accompagne sa Kay dans son périple ; elles finissent clairement par lui porter sur les nerfs - c'est lourd parfois des gens qui rient sottement... - mais la scène est au final assez fendarde). Mack tente de garder le rythme et doit également régler de son côté quelques problèmes avec un curieux syndicat des bâtisseurs qui menacent de foutre le bordel sur le chantier s'il ne leur file pas 5.000 dollars par mois. Mack ne cède en rien à ce chantage et finit même par foutre une grosse pignée au syndicaliste qui lui cherche des noises - une bien belle baston, ma foi. Mais le syndicaliste ne démord point et paie des hommes pour faire boire les ouvriers sur le chantier. Les coups de gueule de Mack pour régler ses problèmes - il vire une équipe en entier si parmi elle un seul homme est ivre - commence à faire monter une certaine tension chez les ouvriers motivés à donf par les syndicalistes véreux...  Mack garde le cap professionnellement mais finit, dans sa vie privée, par tomber sur un os lorsqu'il demande à Kay de se marier et de quitter son taff : il veut qu'elle soit entièrement disponible et cesse d'aider ces gens qui n'ont pas su "saisir leur chance" (il a voté UMP); celle-ci, passionnée par son aide aux plus mal nantis, ne cède en rien et c'est la rupture immédiate.

stranded_kay_francis_4

Heureusement, Mack n'est pas un mauvais gars et finira bien par ouvrir réellement les yeux sur Kay et son dévouement à son travail - tout est bien qui finit bien, et on peut même espérer que Mack finisse par virer à gauche. Ouf. Une sympathique amourette assez légère - nos deux amants toujours perturbés même en plein milieu d'un lac - sur fond de problèmes sociaux : la politique de main tendue et l'abnégation d'une Kay totalement désintéressée nous la rendent évidemment éminemment sympathoche et Borzage dresse un portrait particulièrement vivant de ce monde sur la touche. Rien d'exceptionnel mais une œuvre plaisamment rythmée.   (Shang - 27/04/09)


index

Il est toujours bon de se retaper un petit Borzage de temps en temps, même si, je dois l'avouer, je suis moins friand que Shang du bonhomme. Ce film-là est tout à fait représentatif de ce que j'aime et ce que je n'aime pas chez lui. C'est un beau film classique, écrit superbement, joué à la perfection. Il y a quelque chose de brillant dans ce film, la fluidité parfaite des grands films hollywoodiens, qui enchainent avec grâce les petits rouages du scénario et parviennent en peu de temps (et celui-ci dure à peine 75 minutes) à faire le tour d'une situation, à vous distraire, à vous donner du glamour, du suspense, de l'amour, de la rigolade, sans une once de gras, sans une répétition, en restant toujours modeste et simple. Cette histoire est aussi captivante qu'une partie de loto à la salle des fêtes de Pézenas, mais Borzage a une telle qualité de narration et dessine si merveilleusement ses personnages qu'on s'intéresse sans problème à ces petits événements croquignolets et pas graves. D'autant qu’au milieu de la légèreté, il parvient à parler de choses plus importantes, ici la lutte des sexes : monsieur est de droite, partisan de la femme à la maison, de l'homme cueilleur-chasseur et conquérant, du libéralisme et de la loi de la concurrence typiquement américaine ; madame est de gauche, soucieuse des démunis, moderne et émancipée. Entre les deux le combat fait rage sous des dehors de civilité, c'est même à se demander pourquoi ils s'aiment. Et Borzage résout les divergences entre les deux par une victoire au finish de madame, qui finit par convaincre son abruti de futur mari (et je donne au couple deux ans à vivre) du bien-fondé de la libération féminine et de l'entraide. C'est noble, c'est superbement photographié et monté au taquet, c'est parfait.

img070

Mais voilà, je trouve aussi que son cinéma est trop timoré, trop dans l'air du temps, trop dépourvu de caractère. Ici, ce sont des scènes franchement racistes (les Noirs qui refusent de manger du chocolat "parce qu'ils en ont assez dans le sang", les Chinoises qui ne savent que rigoler bêtement...), et je veux bien contextualiser la chose, ça n'empêche que ça montre un cinéaste qui suit le mouvement. Mais bon, je veux bien fermer les yeux là-dessus. Je les fermerai moins sur cette mise en scène sage et proprette, qui ne possède pas ce caractère qu'avaient les grands cinéastes de l'époque, et qui, pour moi, laisse Borzage dans la catégorie des poids légers. C'est beau, c'est classique, mais ça manque de niaque, de style, de regard. Je sais qu'il a fait quelques chefs-d’œuvre, ce Stranded n'en fait pas partie, malgré tout le plaisir sans façon qu'on a à le regarder.   (Gols - 30/11/22)

à l'aborzage ! clique