18974723_w434_h_q80On croyait Bruno Nuytten et son Camille Claudel définitivement oubliés dans les remords de l'Histoire, eh bien ils reviennent sous les noms de Martin Provost et Séraphine. Et je ne peux pas vous promettre que c'est une bonne nouvelle. Le terme de consensus semble avoir été inventé pour ce cinéma, destiné à plaire à tout le monde, entièrement sacrifié à l'autel du sentiment tracé et moyen, qui évite de toute ses forces d'avoir quoi que ce soit à dire, des fois que ça fasse perdre un spectateur. Deux heures d'esthétique scolaire, de balisages scénaristiques bien rangés, de personnages-marionnettes et de bons sentiments écoeurants, voilà à quoi vous aurez droit en allant voir cette hagiographie sanctifiée de Séraphine Louis, peintre maudite et sous-estimée.

Le film véhicule absolument tous les clichés acceptés par tous sur le statut de l'artiste : un bon peintre, c'est d'abord un être un peu simplet, l'intellect n'ayant bien entendu rien à faire dans la création. Un bon artiste est ensuite un artiste pauvre, et si on peut le voir éventuellement grignoter une pomme pourrie et porter des haillons, la ménagère de moins (ou de plus) de 50 ans ne 18974729_w434_h_q80peut qu'être satisfaite ; c'est bien connu, l'argent ruine le génie, voyez les références (Rimbaud, Van Gogh, etc.). Le vrai peintre se reconnaît aussi en ce qu'il finit fou, après avoir forcément embrassé les arbres : si vous ne mourrez pas à l'asile avec une sorte de regard illuminé, on peut émettre de forts doutes sur votre talent. Autre constante : le peintre véritable est en avance sur son temps, donc traité par la société comme un paria (curieux d'ailleurs de voir comment le film veut désespérément être aimé par tous alors qu'il véhicule le discours inverse). Enfin, il faut arrêter de croire que l'artiste est un être intelligent : son inspiration est d'ordre purement magique, descendant du ciel comme l'ange Gabriel. Séraphine, et Provost s'en frotte les mains, répond à tous ces clichés : simplette voire folle, misérable, ignorée et raillée par tous, géniale, illuminée par l'inspiration, elle est l'icône parfaite de ce "mystère artistique expliqué aux nuls" qu'est Séraphine.

18974725_w434_h_q80Cette vision ancestrale de la création imprègne tout le film, qui aligne toutes les scènes qu'on attend, qui met en place toutes les situations qu'on redoute et montre tous les personnages qu'on veut confortablement vérifier : le collectionneur homo et raffiné, la logeuse vénale, le peintre local jaloux, etc. Musique violoneuse, lumières flamandes dans les scènes d'ateliers et lumineuses dans les scènes campagnardes, arrière-fond historique léger comme une charge de buffles, construction scénaristique insane, tout contribue à faire de Séraphine l'objet lisse et innocent qu'il veut être. Evitant soigneusement de parler de l'art (on voit très peu de peintures), préférant comme d'habitude montrer la vie de l'artiste comme plus importante que sa création, bottant en touche dès qu'il s'agit de s'attaquer à l'épineux problème de l'inspiration et de l'acte de créer, il vous assoit confortablement dans vos convictions et ajoute une couche supplémentaire de vernis à l'académisme d'un cinéma bourgeois et poli. Bref : c'est une horreur quasi-sidérale, de laquelle on ne peut sauver que le jeu effectivement fin de Yolande Moreau. Le film a raflé tous les Césars du monde, bien fait pour sa gueule.