Lynch_Six_men_getting_sickSix Men Getting Sick (six times) (1967) est une pure expérimentation graphique, qui prend pour base une sorte de tableau à la Bacon que Lynch triture à l’envi. Six personnages-tronc, donc, dans des couleurs grisâtres, qui vont muter, se fondre l’un dans l’autre, créer d’autres formes, et finir par gerber des flots de couleurs, le tout sur fond de sirène d’alarme, et répété six fois. Me demandez pas, je dirais, mais tout de même : ça montre l’importance de la peinture et de l’animation dans l’univers lynchien, et ce film marque visiblement l’importance de sa découverte du cinéma. On y voit notamment l’apparition d’une pellicule de film qui marque la débauche de couleurs et fait passer brusquement du terne au vivant. Ce que j’en dis, après…

 

absurd-encounter-with-fearAbsurd Encounter with Fear (1967) joue lui aussi sur l'expérimental, le jeune Lynch se confrontant avec le genre : on assiste à une poignée de plans qu'on dirait issus d'un film de morts-vivants des 50's, avec la musique idoine (un crissement de violon crispant), la pellicule grattée de rigueur et les défauts de mise au point inhérents. Un zombie bleu s'approche lentement de la caméra, puis d'une fillette zombie, ouvre sa braguette et en extirpe quelques fleurs fanées. Le sommet de la chose est le brusque regard-caméra qu'il lance, suivi de son évanouissement, comme si le fait de le regarder avait précipité son trépas définitif. Un petit film assez effrayant, et en même temps assez amusant, qui explore quelques motifs obligés du film d'horreur classique, sympa.

 

fictitious-anacin-commercialFictitious Anacin Commercial (1967) continue dans cette veine, cette fois au service d'un médicament mystérieux, l'Anacin, censé soigner... on ne sait trop quoi, la migraine, la folie ? Là encore la première partie travaille joliment l'esthétique des films d'horreur fauchés, scratchs de pellicule, cadrages étranges (un gars qui souffre cadré de loin), contexte de ruralité monstrueuse (les rednecks à la Tobe Hoper). Heureusement l'Anacin est là, brandi par une espèce de gourou barbu aussi effrayant que la victime de démence vue précédemment. Le film fait alors un tour vers le burlesque avant de finir sur le visage épanoui (entendez : affreux) du redneck apaisé. Une pub qui a tout de l'anti-pub, mais qui permet à Lynch de s'essayer techniquement à des choses qui lui seront précieuses par la suite.

alphabet6Avec The Alphabet (1968), on s’approche vraiment de la matrice des longs-métrages. Et on se dit aussi au passage que l’apprentissage de la lecture n’a pas dû être très agréable pour le petit David. Sur une bande-son récitant l’alphabet d’une voix enfantine, on voit d’abord une petite animation bizarre mais charmante qui montre toutes les lettres, puis on passe brusquement à quelques plans pratiquement gore où une petite fille dans un lit vomit des flots de sang (ou de lettres) sur les draps. La violence des gros plans sur ce visage couturé, la crasse des images, les sons de vent, tout contribue à vous plonger dans une atmosphère absolument horrible. A 22 ans, le gars était déjà un grand malade, mais son génie visuel éclate déjà dans ces quelques plans hantés et barjots. Eprouvant.

gm_2On passe dans la partie chef-d’œuvre avec le beaucoup plus ambitieux The Grandmother (1970). Plus scénarisé, il raconte une histoire assez indicible : un garçon maltraité par ses parents plante une graine dans son lit ; de la plante sortira une grand-mère gentille qui saura le faire s’évader de son quotidien violent. Si l’animation a encore toute sa place là-dedans (des scènes qui évoquent la naissance, la minéralité, les fluides…), les acteurs font leur apparition, et là c’est du lourd : c’est tout simplement une sorte d’introduction à Eraserhead, avec cette haine de la famille qui jaillit dans les portraits monstrueux des parents, avec cette fascination pour la naissance et les fluides corporels, avec cette façon d’aborder le monde comme une épreuve infernale. Le travail sur les sons est grandiose, notamment les rares voix, mélanges de cris et d’aboiements, qui terrorisent immédiatement. Lynch varie les techniques visuelles (image par image, ralentis, flous, travail direct sur la pellicule, pixellisation) pour servir une sorte de symphonie de la terreur enfantine qui reste en tête. Un bad trip génial et complètement barré.

amputeeThe Amputee (1974) est plus anecdotique, et franchement mystérieux. Une femme amputée des deux jambes lit une lettre à haute voix, pendant qu’une nurse panse ses plaies (à la toute fin, un liquide blanchâtre coule par flots du moignon de la donzelle). Ne comptez pas sur moi pour vous expliquer ce que ça veut dire. C’est fait en un seul plan fixe et c’est malsain à mort, rien à dire de plus.

Sans titreI Predict (1982) est un clip réalisé pour une chanson médiocre des Sparks. Le texte traite des rumeurs et des on-dit qui deviennent des vérités, et Lynch, vous pensez bien, traite la chose en contre-pied. Après une incursion en travelling avant dans une télé, sur une enseigne lumineuse, puis dans les yeux d'un acteur (on reconnaît là trois motifs essentiels du Lynch 80's), nous voilà dans un cabaret déviant (et de quatre) dans lequel un moustachu se livre à un strip-tease grotesque devant une foule surexcitée. Au milieu d'elle, le chanteur en costume à paillettes, sobre et calme comme un chanteur des Sparks. On ne voit pas trop où Lynch a voulu en venir, et tout ça est assez bâclé il faut le dire. Mais allez, notons que pas mal de thématiques lynchiennes sont là : le spectacle cathartique, la monstruosité physique, le spectateur-voyeur, etc. A ce titre donc : regardable.

hqdefaultPremier tour dans la pub (si on oublie l'expérimental truc sur Anacin) avec ce triptyque consacré à Obsession de Calvin Klein (à prononcer avec une voix d'infra-basse) (1988) : trois baisers, trois couples, sous le signe de trois auteurs américains, Fitzgerald, Hemingway et Lawrence. C'est romantique, très mélancolique, esthétisant à mort, et assez réussi. Mon préféré est celui sur Hemingway, bien sûr, non seulement pour le texte, mais aussi pour cette façon de donner à voir quelque chose du film noir grand cru (allusion à The Killers de Siodmak ?) avant de renverser la situation : l'homme sur le lit se souvient d'un baiser, d'une femme, et sa petite larme en gros plan est d'autant plus craquante qu'elle rompt avec l'imagerie hemingwayenne classique. Tout ça est fait dans un somptueux noir et blanc et dans un montage suave du meilleur effet. Raffinée, érudite, littéraire, de la pub standing.

frenchman24Moins d’expérimentation dans The Cowboy and the Frenchman (1988), mais c’est bien dommage : le film est certes plaisant, la première moitié est même assez poilante, mais c’est un peu creux et superficiel aussi. Un Français pure souche débarque au milieu d’un ranch de cowboys roots, avec sa mallette pleine de clichés (une tour Eiffel, des frites, des escargots…). La réussite tient dans les rythmes de dialogues (« What the hell ? » répété à tout bout de champ par les yankees fascinés), et dans cette étrangeté décalée que Lynch sait toujours mettre en place. Cadres originaux et tempo heurté, c’est du bon boulot. Il y a aussi une belle séquence nocturne avec chevaux qui se cabrent dans une lumière glauque, qui rappelle les inspirations de Lost Highway. Mais on s’ennuie un peu devant l’absence de sujet. L’humour de Lynch fonctionne quand il est inséré dans la terreur, il est moins fort dans la pure comédie.

nnL'essentiel du clip Wicked Game (1990) de Chris Isaak est constitué de plans repiqués à Wild at Heart, mais on remarque pourtant ce petit film en ce qu'il montre un visage inattendu de Lynch : le romantique. Pour habiller la chanson sucrée du crooner, il icônise les acteurs de son long-métrage, qu'il monte au plus près des visages, dans des ralentis soyeux, habillés par les belles lumières orangées du feu (l'élément essentiel de Wild at Heart). C'est comme s'il mythifiait encore plus son film, déjà pourtant particulièrement mystique et fétichiste. Les parties "chantées" sont filmées elles aussi dans la douceur, les beaux et doux mouvements de caméra soulignés par des lumières mouvantes sur fond noir, avec une préférence pour les gros plans et une esthétisation poussée sur les gestes (doigts sur les cordes de guitare ou sur les mains qui empognent les micros). Un bien beau clip, d'une suavité totale.

is09Bien que Industrial Symphony #1 (1990) prenne comme point de départ une scène coupée de Wild at Heart (très jolie scène, d’ailleurs, douce et dure à la fois), c’est bien le style Twin Peaks que Lynch expérimente ici : musique de Badalamenti qui reprend presque le thème de la série, ambiance entre glauques lumières de torche électrique et planage éthéré, récurrences des jeunes filles (qu’elles soient nues et pourchassées ou gamines et rêveuses), et jusqu’au nain mythique qui fait ici son apparition en bûcheron taquin. Ceci dit, on a l’impression que Lynch manque un peu d’inspiration, ou au moins de temps, pour réussir cet opéra contemporain : ses images sentent le réchauffé, et sont un peu cheap dans leur réalisation. Il répète 3 fois le coup de la chanteuse qui descend des cintres, fabrique maladroitement un diable de carton-pâte et peine à relancer l’action entre les chansons. Le gars n’est pas fait pour le live (le film est une captation d’un spectacle qu’il a monté pour un festival), et c’est assez bancal.

georgia_coffee_david_lynchExcellente surprise : 4 films publicitaires pour le café Georgia (1991), commandés par les Japonais suite à l'énorme succès de Twin Peaks. Lynch fait ni plus ni moins qu'un truc énorme : il reprend ses acteurs de la série, adjoint à Dale Cooper un inspecteur japonais, invente une nouvelle enquête drolatique "à la manière" de Twin Peaks, sur 3 minutes en tout, et en profite pour vanter les mérites du kawa. C'est mené à 100 à l'heure, plein de clins d'oeil fun (la femme à la bûche comme fil conducteur), joué à l'énergie par un McLachlan détendu, c'est marrant comme tout : l'impression de traverser la surface de la série en quelques secondes, avec en plus la kitscherie japonaise, et la roublardise propre à la pub.

Sans titreCa rigole nettement moins avec le spot We care about New-York (1991), court métrage prophétique qui montre que, si tu jettes ton papier gras dans les rues de la grande Pomme, les rats viendront te grignoter les extrêmités. Camus s'invite donc chez Lynch pour ce petit film bricolé et guère inspiré, si ce n'est dans son noir et blanc vénéneux assez réussi. A part ça, c'est un peu simpliste (la bande de loubards éructants qui cradent tout) et même parfois amateur dans le cadrage (les rats sont tout mimi alors qu'ils sont censés représenter le Mal). Lynch a beau gonfler ça avec une musique inquiétante et des ralentis qui mettent les miquettes, on ne tremble guère, et on continuera gaiment à balancer ses papiers gras dans la rue.

hqdefaultAsymmetrical Tag (1991) est un machin de 6 secondes, sorte de logo animé pour la firme de production de Lynch. Le bougre arrive, en une poignée de secondes à créer un mini-univers assez effrayant, sûrement plus à cause du son que de l'image : "Asymmetrical" est prononcé avec une voix de robot mort très prenante. A part ça, c'est l'habituelle panoplie de flammes et de bouche féminine, cette fois dans un bleu froid, bon. Un shoot de David Lynch qui s'apparente à une image subliminale.

lynch 1On enchaîne avec l'hyper-esthétisant Who is Gio (1992), une pub de 2'30 pour Giorgio Armani. Lynch en fait des tonnes, mais franchement ça vaut le coup : il y a plein d'idées là-dedans, plein de choses typiquement lynchiennes : ce noir et blanc grand crin, ce goût pour les boîtes de nuit étranges, le fantôme qui apparaît (ici, l'apparition magnifique d'un rocker à banane au milieu d'un cocktail prout-prout), la musique de Badalamenti, la femme aux deux visages, etc. Suprêmement élégant, le montage est tout en suavité, faisant passer dans la douceur du luxe d'une soirée bourgeoise aux bas-fonds d'une soirée cubaine, en passant par une rue inquiétante. Plein de clins d'oeil au cinéma d'antan, de Gilda à Orange Mécanique, complètent la chose. Giorgio peut se frotter les mains : il a trouvé le bon gusse pour exprimer à la fois sexe, luxe, dangerosité et raffinement.

Sans titreBeaucoup moins emballé par la pub fade pour Opium de Saint-Laurent (1992), un de ces clips photocopiés des autres spots de parfum, sans originalité, un peu ringard, un peu dépassé, un peu impersonnel. Ça y va à grands renforts d'yeux de féline et d'extase parfumée, mais l'orgasme ne fonctionne que d'un côté. A part le plan rigolo de la caméra qui rentre dans le flacon de parfum façon "oreille de Blue Velvet", une certaine qualité de couleurs et la musique grand crin, rien n'est signé Lynch dans ce truc.

screen-shot-2014-11-27-at-7-15-44-pmMichael Jackson s'est offert David Lynch pour le teaser de Dangerous (1992), et sa prétention est mal récompensée : en un seul plan, notre David concentre plein de bidules issus de son univers, le rideau de velours sombre, le feu crachoté par un orifice indistinct, le son inquiétant qui enfle, mais tout ça ne parvient pas à faire un truc vraiment prenant. Des images de synthèse assez moches qui représentent une sorte de forêt digne des jeux vidéo d'Atari, un trucage kitsch qui montre le portrait de Michael qui sort d'un volcan, bof bof. Le seul truc un peu notable, c'est que Lynch connaît les règles de la pub dès cette époque-là : moins on en montre mieux on évoque. A part ça, un gadget.

Sans titre 2On continue dans le peu probable avec un spot pour Alka-Seltzer Plus (1993), un machin tellement kitsch qu'il ne peut qu'être assumé. Une voix grave nous apprend qu'une femme (guide dans un musée d'histoire naturelle, mais qu'est-ce que ça vient foutre là ?) est toute malade. Heureusement, le médoc miracle se dilue dans l'eau façon torrent de bien-être, et notre héroïne de se retrouver en pleine forme, c'est-à-dire projeté par le Photoshop de l'époque dans un ciel azuré parfaitement niais. On dirait les plans de la fin de Sailor et Lulla, ceux avec la fée, tellement c'est moche et candide, et du coup on se marre bien à imaginer Lynch cadrer ça et surprendre tout le monde avec ce moment complètement ovniesque. Immanquable si on veut comprendre la complexité lynchienne, dirais-je pour déconner.

Sans titre 3La publicité pour Trésor de Lancôme (1993) est bien consensuelle en comparaison. Bon, Lynch est amoureux d'Isabella Rossellini, on ne peut pas lui en vouloir, et il lui offre cet écrin de glamour sur papier glacé qui apparaît bien fadasse. La belle minaude, travaille son plus beau sourire, fait mine que "wouaouh je suis une femme épanouie grâce à mon parfum trop bien", et va rejoindre un amant apparu furtivement dans les hauteurs d'un immeuble à l'ancienne. Le paradis, qu'il soit sexuel ou mystique, a l'air de se trouver plutôt en levant la tête, selon Lynch, ok, on prend note. En attendant, ça n'incite que moyennement à se badigeonner de Trésor.

Sans titreOn change carrément de tonalité, on se déporte sous le soleil d'Italie, et on se tape un plat de farfalle en compagnie de Gérard Depardieu pour une pub pour les pâtes Barilla (1993). Oui, alors là, c'est clairement une petite récréation sans enjeu : Depardieu, encore beau à cette époque, console une petite fille tombée de vélo en lui préparant une bonne platrée de Barilla, c'est charmant, joliment éclairé, dynamique ; et ça se termine sur un gag proprement hilarant (ou pas) : c'est une jeune fille qui tombe de scooter, et notre Gérard s'apprête également à la gaver de pâtes. Hihihi. On sent le contrat arrangé pour que l'acteur tourne avec Lynch, ça fait toujours bien sur un CV, next.

Sans titreAutrement plus personnel et barré, Tubular Technology (1993), réalisé pour Adidas, a dû faire frémir quelque peu les commanditaires.  Un homme fait son footing sur un toit, et se dirige droit vers un mur de briques. Mais c'est sans compter qu'il a des Adidas de sa mère aux pieds : sa course l'entraîne vers la quatrième dimension, une sorte d'univers à cheval entre le monstrueux et le rêve. Musique angélique, torsions des corps et des visages, créations de mutants très affreux, le machin dérape vers un clip assez effrayant qui ne va pas complètement, m'est avis, dans le sens de la promotion des pompes. Mais ça va dans le sens du lynchien de base, qui trouve là du mutant et du bizarre à son goût.

1Plus sophistiqué, mais moins intéressant, The Instinct of Life (1993) pour un parfum de Jil Sander : le gars Lynch flirte avec les clichés jusqu'à y tomber carrément, à grands coups de mec trop beau jouant du piano romantique dans un loft bourgeois, et qui subitement se met à courir en direction d'une panthère noire, tu vois, genre "ce parfum, man, c'est la fusion entre l'homme et l'animal, mec". C'est franchement con-con, même si la réalisation en elle-même, pleine de lumières pas possibles et de fumées class, peut plaire aux yeux. Aucune impureté dans ce clip-là, on oublie.

maxresdefaultDans la pub suivante, Sun Moon Stars (1994), the new fragrance by Karl Lagerfeld, au moins, on est content, car il y a Daryl Hannah, qui est bien jolie. Ceci dit, je pense qu'on a fait le tour de l'intérêt de la chose en disant ça : la dame, rayonnante dans une lumière bleutée complètement mièvre, murmure un poème à la con en souriant aux anges ; soit elle a bu, soit le parfum est vraiment tip-top, soit Lynch n'a aucune nouvelle idée et fait confiance au charisme de la comédienne pour faire le taff. Très banal, mais bon, y a Daryl Hannah.

LynchLumiereRetour au barré avec l’ardu Premonitions Following an Evil Deed (1995), extrait de Lumière et compagnie. 55 secondes filmées avec la caméra d’origine des frères Lumière, 5 plans isolés les uns des autres (le dernier semble pourtant être la suite du premier). Ca fait peur malgré la rapidité, et Lynch arrive, dans la contrainte, à donner quelques flashs de cauchemar encore une fois très impressionnants. Ce petit machin est fantomatique et dérangeant, retrouvant ainsi quelque chose de l’origine du cinéma « (regarder agir des gens morts », disait je ne sais plus qui).

hqdefgggaultNouveau détour par le clip avec Longing (1995), un film suave et majestueux réalisé pour le groupe X-Japan (mmm ?). Assez des goûts souvent cheap de Lynch : la chanson est pas mal du tout, bluette sentimentale joliment orchestrée et très mélancolique, avec moult nappes electro qu'affectionne le maître. Il dessine donc autour de ce morceau un écrin hyper identifié : on retrouve là dedans beaucoup d'éléments typiquement lynchiens, non seulemnt dans la lenteur des plans, mais dans cet attrait pour le feu, dans cette lumière étrange (un projecteur qui tombe sur une plage déserte) et ces nappes de nuages qui passent à toute vitesse au-dessus de notre protagoniste. Le chanteur, immobile dans son rond de lumière, se laisse draguer par la caméra élégante et asperger par les trombes d'eau qui lui tombent sur la gueule dès qu'il dit "rain". Oui, le clip est trop illustratif, malheureusement ; très appréciable esthétiquement, mais trop littéralement proche du texte. Voilà quand même un moment de douceur tourmentée assez agréable.

National Sports Utility Vehicle Commercial (1997) : introuvable.

Sans titreRammstein (1997) de... Rammstein est un clip facilement fabriqué à partir des images de Lost Highway (qui utilisait cette chanson). Un morceau, disons, massif et lourdaud, mais super efficace : il fallait donc des images efficaces sans trop se prendre la tête. Lynch garde quelques plans, parfois d'une demi-seconde, qui privilégient les gestes, le mouvement, la couleur, et mixe ça avec des images du chanteur interprétant son morceau sobrement les bras en feu (toujours aimé la mesure des groupes de metal) et de ses musiciens torturant leurs guitares avec force grimaces. Bon, on secoue la tête en rythme, on se dit que le film était bien impressionnant, on voit bien que le montage est bon et spectaculaire, et puis voilà. Lynch n'est tout de même pas à fond sur la pédale pour ce coup-là.

Dead Leaves (1997) Sci-Fi Channel : introuvable.

hqdefaultAunt Droid (1997), publicité pour la chaine cablée spécialisée dans la science-fiction "Sci-Fi Chanel" est un minuscule film subtil, qui fonctionne sur la subjectivité du spectateur. A priori, une image simple : une femme passe l'aspirateur (image très légèrement rendue inquiétante par la contre-plongée bien calculée au ras du sol). Mais Lynch nous propose de lire cette image de deux façons : soit en imaginant que c'est notre braVe tata qui fait le ménage, soit en imaginant que c'est un robot. Quand le carton "Aunt Droid ?" apparaît, on se dit qu'effectivement il y avait quelque chose d'étrange dans la froideur du plan, dans ce geste mécanique et répétitif, dans la distance de la caméra. Ingénieux.

sci-fi-nuclear-winter-by-david-lynch-600-84651Même principe, encore mieux dosé, pour Nuclear Winter (1997) : un plan fixe sur une fenêtre ; dehors la neige ; une silhouette sombre traverse ce cadre dans le cadre. Simple gusse qui rentre chez lui en hiver ? ou image post-apocalyptique monstrueuse ? Lynch joue avec notre inquiétude, titille nos nerfs et fausse notre jugement avec son bruit d'horloge normande, encrasse son image dans un noir et blanc qu'on associe tout de suite aux films d'horreur quasi-amateur genre Night of the Living dead, équilibre superbement son cadre en nous obligeant à focaliser notre regard sur le centre, et le tour est joué. Du Lynch à 2000%.

hqdefaffultToujours pour la même chaîne, voici Rocket (1997), un mouvement là encore très étrange qui s'approche doucement, dans un très beau ralenti, d'une fusée pour enfant disposée dans un centre commercial. On apprend que Jupiter est à 366 miles de la Terre, et on découvre un enfant derrière la fusée, en train de rêver... ou un Jupiterien fraîchement débarqué... Ces petits films sont des portes ouverts vers l'imaginaire, et celui-ci le fait très subtilement, par une simple association d'idée. On peut y voir une véritable déclaration d'amour au pouvoir évocateur du cinéma, et trouver que la quintessence lynchienne se trouve dans ces quelques minutes de métrage. Effrayants mais très beaux, ils en disent en tout cas très longs, et Sci-Fi Chanel a dû se frotter les mains.

hqdefaultToujours envie de faire des bébés après ça ? Bon, notre gars Lynch est à votre service avec cette pub pour le test de grossesse Clear Blue Easy One Minute (1997). Pour le coup, c'est très décevant, cette pub ressemble à toutes les autres, et c'est à peine si on remarque un peu la musique planante qui rappelle son auteur. Le style est absent de ce clip légèrement anxyogène où une femme s'inquiète devant son miroir avant de jeter sur le miraculeux test un oeil angoissé et d'afficher un sourire apaisé (ouf, elle est pas enceinte, induit ma lecture personnelle). Next.

david-lynch-title-600-11955Parisienne people (1999) est l'incursion la plus barrée de Lynch dans la pub, ça ne fait aucun doute. On ne voit pas du tout le rapport entre ce qu'on voit et les cigarettes qu'on veut nous vendre, mais on s'en fout complètement. Effrayant, spectaculaire, ce petit film rappelle les expérimentations les plus folles de Twin Peaks : Lynch joue avec les ralentis et les accélérés, passe le film à l'envers en faisant jouer les acteurs à l'endroit, et fabrique un objet fascinant et dérangeant. On y voit une flamMe zigzaguer dans une rue déserte, deux hommes tomber à terre, jouer aux zombies puis partir en riant, des poissons morts voler dans le ciel, et le feu prendre enfin sur l'image du paquet de clopes. Ça donne plus envie d'arrêter de fumer que l'inverse, mais ça donne en tout cas, en quelques secondes, un aperçu de ce que peut être la force fantomatique du cinéma de Lynch quand il est en liberté, quand on le laisse inventer et expérimenter. Un petit chef-d'oeuvre qui vous rentre dans le subconscient comme a pu le faire le nain qui parle à l'envers par exemple.

Sans titrePour la pub collective Un matin partout dans le monde (2000) consacrée aux panneaux d'affichages JC Decaux, Lynch fait le malin : parmi les 12 cinéastes conviés à faire un plan de 7 secondes (dont Wong Kar-Wai, Coppola, Proyas ou Wenders), il est le seul à ne pas filmer de panneau d'affichage, et à en faire plusieurs. Lui fait dans l'évocation, qu'est-ce que vous croyez, en cadrant des grands immeubles de Los Angeles, renvoyant aux grands pans de verre des pubs urbaines. Bon, ça passe très vite, c'est hyper contemporain et citadin comme il se doit, mais on sent bien que le film vaut plus pour l'accumulation de méga-stars aux manettes que pour le résultat proprement dit.

x240-urnPlaystation 2 a commandé des pubs à Lynch, et à mon avis ils ont dû être un peu interloqués à la réception des choses. The third place (2000) est sûrement le plus barré des six, et le plus hallucinant. Dans une ambiance qui évoque la scène des portes dans Alphaville de Godard, un gars déambule dans une sorte de corridor, chaque coin de décor ouvrant sur des hallucinations diverses et variées : torsions de son visage, tentatrices sexys, nappes de fumée, trio de créatures effrayantes (dont un homme canard et un foetus-momie). On ne sait pas ce que ça veut dire, on ne voit aucun rapport avec les consoles de jeu, Lynch lui-même conclut par un point d'interrogation, mais le fait est que voilà un objet purement lynchien qu'on n'avait pas vu depuis Eraserhead (dont il utilise beaucoup d'ingrédients, depuis le noir et blanc crasseux jusqu'à l'aspect cauchemar éveillé). Complètement schizophrène, démesurément poseur, et assez génial.

hqdefaultOn continue dans le très atteint avec le deuxième clip pour Playstation, The Wolfman (2000), gentil hommage au film de genre (l'épouvante) en même temps qu'aux origines du cinéma (le théâtre d'ombres, le papier découpé). Dans un travail sur le son qui s'apparente à une véritable symphonie de voix et d'effets, on regarde un type se fantasmer en loup-garou et traverser les galaxies, hyper excité par sa transformation. C'est parfaitement effrayant et visiblement très sous influence de psychotropes, mais ça fonctionne parfaitement : montage dopé, impression d'illimitation du monde et de l'imaginaire, style hyper contemporain, ça devrait vendre de la console de jeu comme des petits pains.

1jjBeaucoup moins intéressant, Bambi (2000), toujours pour PS2, est un simple gag pas super bien filmé et assez indigne du maître. Un petit faon adorable se promène dans un bois idyllique, et en parallèle un gros 4x4 s'approche. Le choc est inévitable, mais c'est le faon qui pulvérisera la voiture. "Un autre endroit, d'autres règles", nous indique-t-on. Encore faudrait-il, alors, que le film soit moins conventionnel dans sa forme et moins "rigolo" dans son écriture. Un clip qui aurait pu être réalisé par n'importe qui.

mmCurieusement intitulée Rabbits (2000), la pub de PS2 suivante est en fait un seul plan très simple sur un chien en train de dormir, et de rêver (de lapins ?). L'idée est ultra-simple (pénétrez dans votre monde personnel) et fonctionne très joliment, grâce aux détails : une machine à laver qui tourne, un bruit hypnotique, une lumière spectrale, un mouvement de caméra presque angoissant. Contrairement à Bambi, trop découpé, ce petit film-là est tout en retenue, et il est beaucoup plus drôle et fin.

thrsPas compris grand-chose au concept du film #5 (2000), qui n'a pas de titre a priori. Un bateau, deux hommes dessus, on jette des appâts sanguinolents pour la pêche, mais plutôt que de s'y mettre, un des deux hommes plonge par-dessus bord... Je sais pas... Je me contenterai donc de la forme du film : elle est terne, comme pour la pub avec le faon. Montage académique et cadres banals, on ne distingue pas notre David Lynch là-dedans. Il y a juste le petit frisson de ce gros plan sur le bouillon de sang et la plongée qui laisse des embruns rouges sur la mer qui peuvent donner un peu de malsain dans cette chose formatée.

dzgsdfbsdqfbBlind (2000), dernier de la série pour Playstation, est assez mystérieux également. Un Inuit aveugle parle à la caméra et explique sa philosophie, un de ces trucs à la con à base de proverbes ancestraux. Quelques plans courts d'une nature idyllique, quelques détails, quelques scènes Pier Import et nous voilà face au logo de la marque, sans autre explication. Bon : soit on est devant un de ces trucs putassiers qui tentent de rallier une philosophie mondialisée facile au commerce, soit Lynch a voulu faire autre chose, ce qu'on serait tenté de penser vu l'ensemble des propositions faites dans ces six clips ; mais dans ce cas-là, quoi ? Pas le plus intéressant de la série en tout cas.

bluebob1"Thank you Judge" (2001) est un clip réalisé pour le groupe BlueBob, dont fait partie notre compère Lynch, et dont il a utilisé la musique pour Mulholland Drive. Le clip est pas super finaud, pas plus que la musique, basique, répétitive et facile. Mais justement : on y découvre un aspect encore peu exploité à cette époque (et qui se confirmera avec Dumbland) : le Lynch potache et quasi-punk. Voici donc la liste des choses qu'une épouse a piqué à son ex après le divorce, étayée d'interventions de fâcheux (flics, proprios, etc.) dissimulés sous de grossiers masques assez effrayants. Le tout est filmé de façon très illustrative, avec un mauvais goût assumé, de façon très directe. On y voit une Naomi watts hystérique et un Eli Roth en roue libre, et surtout le très laid chanteur du groupe en plein exercice de musique basique. Le montage s'apparente à un court-métrage de Kenneth Anger, les idées de mise en scène sont assez régressives, le truc est trop long de deux minutes au moins, mais ma foi on sourit devant cette grosse farce kitsch qui arrive en plein sommet de la carrière de son auteur, comme un pied-de-nez à l'élégance de son long métrage mythique.

Sans_titreThe Darkened Room (2002) continue dans sa veine récente, celle de Mulholland Drive. Une femme au rimmel étalé enfermée dans une chambre, à côté d’une poupée branchée sur un fil, une tortionnaire qui vient la harceler de questions, le tout commenté en vidéo par une nana sibylline, inutile de chercher à comprendre, c’est du pur fantasme. Lynch interroge la puissance du regard, et la force de son propre cinéma, en nous suggérant de ne pas regarder alors qu’il déploie en même temps un style hypnotique qui nous accroche aux images. La longueur des plans, le mystère total qui se dégage de tout ça, la « musique » lancinante qui nous prend dans ses filets, c’est impeccable et incompréhensible comme les grands films récents du maître.

8094086Série de dessins-animés de 8 épisodes de 4 minutes, Dumbland (2002) nous prouve une bonne fois pour toute que le gars Lynch va po bien dans sa tête. Si Freud était encore là il ferait un bilan sûrement pessimiste du type: en 32 minutes on a quand même droit à un enculeur de canard manchot, un marteau dans le cul, un couteau dans la tête,  la plupart des personnages pètent grassement, et les éclatages de tronches sont multiples... et j'en passe; ça éructe, ça gueule, ça chie dans tous les sens, du Lynch version je me lâche... Jouant beaucoup sur la répétition - des séquences et des sons -  on a pas vraiment l'impression que Lynch ait une vision très saine du monde qui nous entoure - les gamins ressemblent à des monsieur "pain d'épice", les femmes ne font que hurler et le mari dit fuck tous les 2 mots... L'épisode 6 est assez révélateur: pendant 4 minutes le gamin saute sur un trampoline, la femme devient de plus en plus hystérique sur son fauteuil, le match de lutte à la télé montre un gars éclatant la tête d'un autre, la rue n'est également que bruit avec accidents, camions de pompier, tirs à la mitraillette (...)... tout ça pour finir sur une chtite mouche qui vole faisant dire à notre héros qu'elle dérange "Fucking fly"... Voilà donc... Aime bien aussi celui avec les fourmis qui lui chantent pendant deux minutes "quand on te regarde on voit un trou du cul" (il s'est mis le produit anti-fourmis dans la tronche, il a des visions), lui cela le rend dingue, il finit au plafond pour tuer toutes ces putains de fourmis qui l'envahissent, se gauffre, se retrouve intégralement dans un plâtre et là les fourmis reviennent pour s'engouffrer à l'intérieur... Le type hurle avant d'exploser... Ouais, il y a bien que Lynch pour oser des trucs pareils...   (Shang – 10/11/06)
… et j’ajoute que ça fait du bien de voir Lynch revenir à l’animation, d’autant que ces petits films sont d’une impolitesse bien inhabituelle chez le gars. Visiblement, Lynch envisage le prolo américain comme un gros beauf qui terrorise sa femme, son voisin, ses animaux et son gosse, regarde la télé toute la journée, et balance des gnons dès qu’il est pris en défaut. Il a sûrement pas tort, et la série est franchement jouissive. On a aimé les mêmes épisodes avec mon copain Shang, mais j’ajoute au palmarès « The Doctor » : un docteur qui teste le seuil de tolérance à la douleur de son patient ; après matraquage au marteau et plantage de couteau dans la tête, l’autre éprouve enfin quelque chose ; « C’est bien ce que je pensais : vous êtes parfaitement normal », conclue le doc. Ravageur et énorme.   (Gols –
06/10/08)

 

Rabbits-lynchRabbits (2002) est sûrement le film qui a fait basculer Lynch du côté de l'abstraction pure, réalisé qu'il fut à la même période que Inland Empire. C'est une série découpée en épisodes inégaux, qui met en scène trois hommes-lapins filmés en plan-séquence fixe, comme si on assistait à une sitcom ou à une pièce de théâtre de boulevard. Décor d'appartement, scène familière de famille, dialogues ping-pong et rires enregistrés de rigueur, on reconnaît l'univers sans souci. Sauf qu'on est chez Lynch et que tout l'univers familier de la sitcom va être retourné pour fabriquer un objet hypnotique, saisissant, effrayant : les rythmes sont ralentis à mort, les dialogues privés de sens et de lien, le jeu réduit à quelques gestes déconnectés de la situation, la lumière réduite au minimum, les rires diffusés à des endroits illogiques. Tous les codes sont là, mais pervertis, transformés. Le résultat est sidérant : on est en face d'un de ces films cryptés que Lynch affectionne particulièrement, où le sens (si sens il y a) est caché sous un faisceau hallucinant de symboliques, de silences, de décalage. On cherche à coller ces bouts de dialogue ensemble, à comprendre ce qui anime ces trois créatures, à comprendre aussi pourquoi on a peur. On voit bien que ça fonctionne sur l'attente, comme un En attendant Godot terrifiant ; on sent que de l'autre côté de la porte de cet appartement, il y a une sorte d'angoisse métaphysique qui ne dit jamais son nom. Mais impossible de se fier à une quelconque logique là-dedans. De temps en temps, Lynch fait surgir des événements dans l'ordre rigoureusement mathématique de son dispositif : un feu qui prend sur le mur, un cri, une créature qui apparaît dans la cloison, un plan de coupe (sur un téléphone, un plan de deux secondes absolument sidérant), une plongée dans l'obscurité donnant lieu à un rituel quasi-sataniste ; mais c'est pour revenir aussitôt à cette non-narration plate et sans enjeu, angoissante justement parce qu'elle est janséniste et implacable. Un exemple aussi de l'humour de Lynch, si on veut, mais surtout un petit chef-d'oeuvre de non-sens expérimental, un truc qu'on ne voit qu'une fois dans sa vie, à la fois complètement idiot et prodigieux.

 

regretroDo you speak Micra ? (2002) susurre une voix sur-sexy pour conclure cette pub sur les bagnoles Nissan. Je dirais non, au vu de ce film très conventionnel, dans lequel Lynch a l'air de crouler sous les contraintes : le bleu glacé, l'obligation de filmer le fameux modèle sous tous les angles, la musique nazouille... Dans une ville futuriste ressemblant à Blade Runner, privée d'humains (ah tiens, juste une silhouette féminine à la fenêtre), la bagnole roule comme privée de but, et des lèvres bleues ânonnent des barbarismes sensés définir un nouveau langage autour de la voiture. C'est pas terrible, et étonnant au milieu de ces oeuvres hyper-personnelles que sont Rabbits et Dumbland.

07 Over YonderOut Yonder - Neighbor Boy (2007) marque le retour de Lynch aux manettes et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est bien barré. Voilà un court métrage déconnecté qui montre, dans un montage assez laborieux, un dialogue entre deux personnages au langage particulier. Après une longue plage de silence "bruitiste", on voit le père Lynch himself dialoguer avec un jeune homme, et le monde extérieur se déchainer contre eux : bruits divers et variés, ombre du voisin, le tout devant nos deux lascars qui inventent une langue inconnue. Bon. On a plutôt l'impression d'un gag, ou d'un essai pour autre chose, ou d'un machin pour étudiant en Beaux-Arts, que d'un film en bonne et due forme. On valide quand même en notant la singularité de la chose et l'humour insisissable qui s'en dégage. Lynch étire le temps, travaille sur une absence de motifs et d'explications, et fabrique un de ces trucs assez inquiétant dont il a le secret. Bien bien.

Boat (2007) est un étrange voyage commenté en voix off : une femme est emba30954937_prquée sur un bateau pour un trip hébété qui l’emmène vers une destination inconnue. Lynch tente le truc des images vidéo banales qui deviennent chargées de mystère par la seule force de l’imagination et de l’évocation. Ça marche : le film est très tenu, réalisé en caméra subjective comme s’il nous embarquait nous-mêmes dans son univers. Un gros plan sur une spirale de cordes, une main qui attrape une manette quelconque, un plan nocturne sur le sillage laissé par le bateau, et on plonge dans la Lynch touch. Le gars est bien toujours aussi sombre et abscons, et c’est pour ça qu’on l’aime.

David_Lynch_____AbsurdaAbsurda (2007), extrait de Chacun son Cinéma, est une merveille qui condense en 2 minutes toute la fascination que Lynch éprouve pour le cinéma, et toute la fascination qu’il nous fait éprouver. Sorte de prolongation de Inland Empire, c’est une nouvelle proposition sur la force du regard, et surtout sur la condensation de celui-ci sur l’écran. Un plan large sur une salle de ciné, quelques motifs plus ou moins effrayants qui s’agitent sur la toile, un cri, quelques bribes de dialogues, une musique hantée, des ruptures de ton qui arrivent comme des couperets : c’est magnifique, abstrait certes mais habité comme c’est pas permis. Et ça soulage de voir que Lynch n’est pas devenu le pur réalisateur de concepts qu’il laissait apparaître dans Inland Empire. Son cinéma est toujours aussi hypnotique.

07 Bug CrawlsCrawls (2007) est plus mystérieux. Dans une ambiance gothique particulièrement inquiétante, on voit une maison, un zeppelin et un insecte étrange, qui bougent lentement. L'insecte grimpe sur la maison, puis tombe et on termine sur un gros plan sur la porte de la maison qui s'ouvre pour laisser entendre une activité électrique à l'intérieur. Bien bien bien. On ne peut pas s'empêcher de regarder ce film, un peu hypnotisés, un peu interloqués, un peu dubitatifs aussi. C'est juste que Lynch nous bluffe complètement, jouant sur le déceptif et le "presque rien", nous laissant extrapoler ou interpréter à notre aise. Rappel de ses expérimentations électriques récentes ? tentative sur la peinture mouvante ? ou simplement une envie passagère ? On ne tranchera pas.

lynchLamp (2007) est un court-métrage informel dans lequel Lynch montre comment il fabrique une lampe. C'est pas grand-chose, cette lampe, d'ailleurs, un bout de bois, 2 couleurs et vas-y, roule. Mais ça fait du bien de voir notre gars travailler la matière. Il y met autant de coeur que possible, et même si le résultat est loin d'être génial, on apprécie. Pour ce qui est de la réalisation, ma foi, pas grand chose à dire, c'est même à se demander pourquoi il a voulu réaliser un tel film : son hésitant, musique affreuse omniprésente, pas de mise en scène. Juste quelques moments un peu marrants, quand Lynch prend une "petite noisette" ou une clope pour réfléchir. A part ça, un film qui n'existe que pour prouver qu'il est bien l'auteur de ladite lampe.

hqdefaultIndustrial Soundscape (2007) est un clip pour un son que Lynch a trouvé dans les lambeaux de son imagination. Chaque partie du petit décor diffuse un son, fabriquant un film hypnotique et minimaliste dont il a le secret. C'est futuriste et rétro à la fois, on voit des machines et des formes étranges se répondre, et une bizarre mélancolie se dégage de ce film éternellement recommencé : peut-être parce qu'il est privé d'êtres humains, peut-être parce qu'il est d'un gris insistant, peut-être parce que l'orage se déchaine, peut-être pour tout ça en même temps. Mais on a l'impression d'une machine que rien ni personne ne pourra arrêter...

indexAvec Intervalometer Experiments (2007), Lynch semble expérimenter quelque chose, peut-être pour sa peinture ou pour ses films. Il fait glisser la lumière le long d'un décor d'escaliers, et observe comment elle modifie l'espace et les contrastes. Bien sûr, comme c'est Lynch, il ne se contente pas de ça, et y ajoute un son étrange, inquiétant et barré, mélange de sons industriels et de bruits de mer (je crois). En tout cas, voilà un film assez fascinant, qui fonctionne comme une pure expérience sensorielle. Le simple fait de faire bouger les motifs (des arbres, des barreaux) en ombre sur l'escalier crée un univers prenant, on n'en demandera donc pas plus.

hqdefaultBallerina (2007) est objectivement très chiant. C'est une nappe de musique typiquement lynchienne, sur laquelle une danseuse classique fait des entrechats, des sauts-de-biche, et des écartés de jambe. Lynch filme ça avec suavité, multipliant les fondus-enchaînés trop class et les ralentis sirupeux, les flous artistiques et les ambiances de brume. On ne voit pas trop ce qu'il a tenté de faire, à part une caricature de lui-même, et un exercice de ringardisme assez pénible. On reconnaît, dans certains flous, le motif éternel de Lynch, la flamme, on reconnaît parfaitement son style lent, légèrement inquiétant alors que tout n'est que luxe, calme et volupté ; mais à part ça, ces 12 minutes passent comme 2 heures.

lynchRetour aux sources avec un clip réalisé pour Moby pour son morceau Shot In The Back Of The Head (2009) : on retrouve à travers ces images d'animation cradingues les inspirations des débuts, celles d'Eraserhead, mais on retrouve aussi la veine salace de Dumbland. C'est assez abscons, et je ne suis pas sûr que la musique (très moyenne) de Moby était tout à fait dans cet esprit-là : dans une ville sombre striée de traits noirs, un homme embrasse une tête de femme. Une main armée d'un revolver apparaît (le mari ?) et explose notre homme in the back of the head donc. S'ensuit une échappée dans les limbes sur fond de marasme glauque. Si on reconnaît la patte du David, on ne peut que constater que son inspiration tend sérieusement à devenir torve, à travers un ésotérisme brumeux et malsain qui manque un poil de lumière. Certes, Lynch n'a jamais été un joyeux drille, mais cette nouvelle production l'enfonce un peu plus dans un univers fermé, solitaire et trop mystique pour être honnête. Reste que c'est toujours une bonne nouvelle de voir un nouveau Lynch, et que, comme expérience glauque, ce clip vaut le détour.

66662424_pLady Blue Shanghai (2010) : Dior (et John Galliano en directeur artistique qui est donc passé depuis des limbes lynchiennes aux limbes éthyliques fascisantes...) a eu la bonne idée de commander ce petit clip au gars Lynch qui passa donc dans ma contrée sans même m'en avertir (le respect dans tout ça, oublie...). Une histoire forcément claire comme l'eau du Huangpu avec une Marion Cotillard qui va avoir la surprise de trouver dans sa chambre d'hôtel non point une oreille, mais une sacoche Dior bleue opalescente. Prise de panique, elle appelle la sécu, leur conte la trouble légende qui se cache derrière la construction de la tour shanghaienne de la Perle de l'Orient avant de se faire elle-même "happer" dans une étrange vision avec un amant qui a bien du mal à se matérialiser... Comme la fleur qu'il lui offre avant de "s'évanouir dans la nature" se retrouve dans la fameuse sacoche de la chambre, difficile de ne pas voir là-dessous un petit discours subliminal (hum) : entre la femme et les produit de la marque en D. se cacheraient des histoires d'A., euh, immatérielles presque... C'est bien sûr et bienheureusement accommodé à la sauce lynchienne avec musique d'ambiance qui fout les boules, agents de la sécurité filmés en plongée guère rassurants, effets spéciaux aveuglants et rideau rouge... L'échappée belle de Marion et de son amant (filmée à la "high speed caméra" apparemment) est captée de façon à laisser dans les rétines des "traces d'image éminemment oniriques" (ouais, avec Lynch, j'ai décidé de me lâcher...) et le petit citoyen shanghaien que je suis ne peut que s'amuser ici ou là à retrouver les lieux qu'il arpente quotidiennement vus à travers le prisme lynchien. Beau "coup de pub"... fatal au John (certes) qui est parti rejoindre le monde situé derrière le rideau rouge...   (Shang - 19/10/11)
Ah oui, un beau coup, voilà le Lynch qui revient à un style très class, tout en élégance. La ville de Shanghai lui va bien au teint, avec ses lumières multicolores, son ambiance urbaine et son dépaysement oriental, et il ne se prive pas de la filmer très joliment. Marion Cotillard (excellente dans le trouble qu'elle éprouve devant les deux gardes du corps, moins dans les rues de la ville) est balancée dans ce cinéma à l'arrache, un peu comme elle est anachronique dans la ville chinoise. Lynch brosse une vague histoire étrange et troublante, mèle quelques-uns de ses motifs habituel, ajoute une petite innovation technique (qui donne un beau "brossé" au film), et revient très en forme, à croire que le cinéma le démange à nouveau. Tout est dans le rythme, très lent, presque hébété, de la chose, et dans les angles de caméra, traités en focale longue même dans les décors vastes du hall d'hôtel. Après, le scénario n'est que de peu d'importance, et ne sert qu'à mettre en valeur le logo de la marque habilement mis en valeur par la star. Un bien bel objet.   (Gols - 20/10/16)

maxresdefaultLion of Panjshir (2010) est un clip réalisé pour la chanceuse et mimi Ariana Delawari. Lynch, très deus ex machina, développe toutes les chansons issues de l'album de la belle, et met à chaque fois en scène de façon différentes ses rengaines. Le seul principe : la belle est sur scène, devant un rideau rouge qui rappelle celui de Mullholand Drive. Mais avec des petits trucs de maquillage, de costume ou de caméra, Lynch habille chacune des chansons, dans une sorte de déclaration d'amour touchante à la jeune femme. Ça tremble, ça se déguise en Egyptienne, ça glame, ça se met une grosse fleur sur la tête, ça s'amuse avec les lampes, enfin c'est une sorte de compil de Lynch.  C'est pas grand chose, mais la simplicité de la chose, qui rompt avec le raffinement de la pub précédente, fait chaud au coeur.

lynch-red1Beaucoup plus trashouille et bricolé, I touch a red button man (2011) est un clip réalisé pour Interpol et son morceau "Lights". On y voit une espèce de monstre à gros nez appuyer compulsivement sur un bouton rouge, et ça déclenche une avalanche de boules rouges. Lynch fait dans le minimalisme et le mystérieux (pas de rapport entre ce qu'on voit et les paroles de la chanson), et nous sert un petit machin destructuré dont il a le secret. Rien de génial, mais la répétition des mêmes motifs, le non-sens de la chose, le côté "bricolé sur une table de montage", et la jolie chanson d'Interpol font le charme de la chose. Ça serait pas du Lynch, on aurait pas même jeté un oeil à la chose, mais on est bien content quand même.

david-lynch-crazy-clown-time-video-785x441Avec Crazy clown time (2012) ça rigole beaucoup moins, et c'est même tout simplement effrayant. Sur une musique déclaftée du maître himself, on regarde les actes étranges d'une bande de punks désespérés, installée autour d'un brasero. Ça boit de la bière, ça se fout à poil, ça s'immole, ça crie, et ça frappe des poings pour marquer le rythme, martial et binaire, du son. Ça rappelle les plans tordus et glauques de Inland Empire, et ça a le même côté nihiliste, noir, post-apocalyptique. Ces gens agissent sans queue ni tête, et la seule chose qui les meut c'est le désespoir. Comme Lynch (qui fait de multiples apparitions sur le grand écran posé sur le sol) tord sa voix pour en faire un machin suraigü et salace, ce qui ajoute encore à l'aspect distordu et mal-aimable de ce clip, on finit par se convaincre que Lynch est peut-être en train de traverser une crise...

hqdefaultIdem Paris (2013) est un documentaire assez clinquant sur une imprimerie de luxe parisienne. On y voit, dans un noir et blanc élégant, des types bosser à la reproduction d'un tableau. Mais, comme pour Eraserhead par exemple, c'est plus la machinerie que les humains qui intéresse le gars. Lynch filme les pistons, les pompes, le lent mouvement éternel de va-et-vient des plateaux, et regarde fasciné le travail se faire, dans un mélange de "à l'ancienne" (on tape sur les trucs avec une clé, le travail manuel est encore très important) et de modernité (ces machines ne sont pas éloignées des rythmes répétitifs de sa musique). Un petit film en retrait du maître qui, pour cette fois, ne se met pas en avant et un cadeau fait à cette imprimerie.

tumblr_nvtm27IUpl1rw4w9fo4_1280Came back haunted (2013) est un cauchemar éveillé réalisé pour le morceau de Nine Inch Nails. La musique est déjà violente en elle-même, mais Lynch y adjoint un clip frénétique (qui donne des crises d'épilepsie, prévient un message au début) à faire pâlir le plus punk des punks. Une succession d'images qu'on a à peine le temps d'entrevoir : une espèce de monstre entre insecte et fée, une créature qui a quelque chose du requin et de l'avorton, des carrés rouges qui viennent strier tout ça, des flashs de lumière, des nuages de bombe atomique, et pour parachever le tout, le chanteur de NIN en mode tremblé-saccadé qui vient nous hurler que la mort est proche. C'est éprouvant, et en même temps ça colle bien à la musique, et on reconnaît bien là les inspirations eraserheadiennes de Lynch. Le gars s'offre une deuxième jeunesse avec ce clip violent, et on est bien content.

IMAGE-decran-2014-07-30-18La pub Louboutin (2014) est assez brumeuse, et tout ce qu'on peut en dire, ou presque, c'est que le rouge est bien la couleur lynchienne. Le gars se paye des images de synthèse assez laides, puis décline à l'envi la thématique du vernis à ongles, en destructurant une chaussure, en photographiant des mains de femmes, en déifiant la forme pure du flacon de la marque. Bon, plus qu'un sens, c'est un esprit qu'il faut chercher là, et l'esprit y est : classe, élégance, luxe, raffinement, bref, Christian Louboutin c'est pas pour les ploucs. Ok, c'est noté.

Café-David-LynchOn termine avec la pub pour le David Lynch Coffee (2015), puisque le gars se diversifie aujourd'hui tous azimuts. Bon, on ne va pas hurler au génie, c'est une série d'images sur des tasses de café, des machines à café et une femme qui boit du café en s'exclamant "Oh yeah !" (le mot apparaît à l'écran inscrit avec du café). Pour une fois, on voit directement un lien entre le clip et le produit, c'est déjà ça. Lynch parvient tout de même à rendre la chose légèrement étrange et inquiétante, on ne change pas une équipe qui gagne, peut-être à cause de ces images fixes, ou de l'expression à la fois extatique et froide de la belle. Pas le premier film à regarder de Lynch, c'est sûr.